Andrée

Une grande chambre. Un parquet aux lames étroites. Au milieu, un grand lit adossé au mur, des montants en bois, un matelas en laine, une couverture rouge qu’on devine si lourde que le baigneur serait écrasé. Quand on rentre dans la pièce, sur la gauche, le long du mur, une belle armoire, en bois, haute, large, à deux battants. On sent passer sur elle la main du grand père qui l’a fabriqué. On peut y mettre des vêtements, beaucoup, des valises, des oreillers, des chapeaux, des sacs. Quelqu’un peut-être s’y est caché, debout, assis, à l’écoute.

A droite de la porte, près du lit, une table de nuit, en bois, avec un casier qui contiendrait pêle-mêle des livres, des trésors, des mouchoirs pour le chagrin. Sur le dessus en marbre, une lampe de chevet.

La lumière du plafond est si crue.

En face du lit, sur le rebord de la cheminée, un grand miroir, on peut s’y voir en pied, avec un encadrement doré finement travaillé. Il reflète le papier peint fleuri du mur en face. Au-dessus, un crucifix veille ou surveille.

A droite de la cheminée, collée au mur, une armoire basse, d’un bois plus foncé que l’autre, avec des tiroirs sur toute sa largeur. Deux poignées par tiroir. On les imagine lourds à tirer. Dedans, des draps, des rideaux, des nappes, des serviettes aux initiales brodées : alliance entre des hommes et des femmes. Sur le plateau du meuble un globe en verre abrite des fleurs artificielles. Au milieu des fleurs, comme posée par inadvertance une photo d’identité, celle d’un jeune homme. Photo enfermée dans cette grande chambre du premier étage de la maison. A droite de ce meuble, au milieu du mur, la fenêtre ouvre sur la place.

Pas de radiateur. Chambre froide.


Marie-Christine

J’ouvre la fenêtre de ma mémoire, les rideaux s’ouvrent

La fenêtre est fermée, une petite fille l’ouvre, elle marche difficilement, son lit de baldaquin en bois est si haut, elle écarte le voile blanc, bouge l’édredon rouge pour jouer avec ses ours, son ours préféré a plus qu’un œil, sa patte droite a été recousue par sa mère, recousue comme elle

Derrière le lit le coffre à jouet déborde, Pimprenelle et Nicolas, une poupée Barbie à moitié dévêtue, des décalcomanies qu’elle se collait un peu partout, à terre des livres de la « bibliothèque rose », prés de son minuscule fauteuil encore des livres de Perrault, elle adore lire, elle l’aime leurs odeurs, l’odeur d’une autre vie ; dans la chambre pas de  tapis, elle risque de tomber

A gauche du mur, une petite coiffeuse, devant une toute petite chaise ; sur la coiffeuse s’accumule  des flacons, des restes de crème que sa mère lui donne, un miroir si petit qu’elle se voit à peine dedans, elle trouve que son visage se déforme quand elle parle, elle se raconte des histoires faute de jouer avec sa sœur dans le jardin ; avec l’histoire de blanche neige, elle espère qu’un beau matin elle va se réveiller métamorphosée.

Le parquet de la chambre craque, la nuit elle a peur, sa sœur dort  dans l’autre chambre et si elle pouvait la rejoindre.

A travers les vitres, l’encre noire de la nuit lui dit de prendre son encre pour écrire à la lune pour qu’un vaisseau spatial l’emporte.


 

 Chantal

SILENCE

(DESCRIPTION D’UNE CHAMBRE DE L’ENFANCE PAR UN REGARD EXTERIEUR)

Une chambre à deux lits.

La mère y tenait.

Un lit pour chaque fille.

Une séparation entre les lits.

Un vide plein de crocodiles et de monstres marins. Ne pas y mettre les jambes.

Rester allongée sur le lit avec l’édredon jaune en plume pour couvrir son corps.

Une table de nuit. Une seule. Deux verres teintés posés dessus.

Deux petits bureaux avec trois tiroirs sur le côté. Entre les bureaux, une petite armoire commune prolongée par une commode à trois tiroirs.

On pouvait fermer la porte de l’armoire à clé et enfermer les cahiers secrets au pied de la seule robe présente. Robe perdue derrière deux pantalons et deux chemisiers.

Une robe pour deux.

Elle d’abord et ensuite, la plus jeune la porterait.

La lumière du plafond éclairait la chambre les soirs d’automne.

Thierry Lafronde inondait la pièce de son sourire bienveillant et jetait un regard au capitaine Troye qui lui faisait face.

Une poupée rousse, habillée d’une robe marron à encolure blanche était assise sur la commode. Quelquefois, elle rejoignait le lit pour se blottir contre un corps chaud.

Une aimait lire tard le soir.

L’autre voulait dormir, se retournait dans son lit et grognait.

Au risque d’un incendie, un tee-shirt entourait la lampe et atténuait la lumière.

Les chansons à la mode sortait d’un tourne disque récupéré à d’autres, plus vieux, partis. Le tourne disque tournait trop, trop souvent, pas toujours au goût des deux.

Des rengaines, tous les soirs les mêmes.

Mais aussi,

 des glissades sur le parquet,

Des imitations des french cancan

Des rires

Des chuchotements dans le noir de la nuit.

L’été, quand les fenêtres étaient ouvertes, des airs d’accordéon accompagnaient,

 les devoirs,

 les jeux,

 les rires.

L’accordéon grinçait,

 se reprenait mille fois sur les mêmes airs,

 inlassablement,

 année après année.


Marie

Deux

 La porte ouvre vers l’intérieur de la pièce, un peu basse de plafond et occupée par un vaste lit en cuivre bien astiqué et flanqué de deux tables de nuit côté mur, et côté fenêtre, une large baie vitrée plutôt, par deux bureaux disposés en face à face. Une seconde porte, un peu mystérieuse, est fermée sur le mur en face. La pièce, en rez de chaussée donne directement sur la rue et c’est comme si la ville entrait toute entière dans la chambre avec ses bruits de voitures et de mobylettes, sa poussière et ses rares passants. 

Un rideau transparent offre une fragile protection contre l’extérieur le jour, tandis que la nuit, le large volet roulant se faisant barrière isolante, la pièce pourrait presque devenir une boîte magique.

Une chaise derrière chaque bureau et une étagère fermée par un rideau de cotonnade à petits motifs rouges sur fond bleu derrière chaque bureau respectif achèvent l’aménagement.

Entre l’espace du lit et celui des bureaux, une sorte d’allée traversière qui permet le passage des occupants de la pièce attenante, les parents des enfants.

Une chambre qui tient un peu du couloir ou de la rue en somme, un espace susceptible d’être traversé en permanence par des grands, des adultes, des autres, des étrangers, des ombres.

Le lieu de l’intime ce serait donc le lit, même si l’intimité partagée n’en n’est plus vraiment une… Le lit c’est aussi le point intense de la pièce marqué par la présence de l’envahissant et moelleux édredon rouge sang qui lâche, de temps en temps, de petites plumes blanches, un duvet d’oie luxueux. 

Allongé dans l’édredon, le nez en l’air, là, franchement, on est bien. Or cuivré et rouge plume dans la lumière chaude de cet après midi d’été finissant. 

Il y a un plafonnier à fausses bougies, on dit bobèches je crois, ou à fausse roue de ferme ou à faux quelque chose et quand on l’allume on a envie de pleurer.

J’ai éteint puis allumé la petite lampe posée sur la table de chevet à mon côté. Dans la lumière ronde très douce j’ai vu les anges musiciens. Enfermés dans leur cadre de bois doré, ils faisaient résonner leur discrète musique de chaque côté du lit.

En me levant, j’ai découvert la descente de lit à motifs noirs sur fond rouge, posée sur le carrelage à larges carreaux qui recouvre le sol. Je n’ai pas vérifié si de l’autre côté il y avait aussi une descente de lit. Il y en a une.

Tout va par deux. Identiques, comme les enfants sans doute. Tout n’est pas exactement pareil au sens où tout est dépareillé, mais il y a autant de choses pour l’un que pour l’autre.

Rien qui marque une personnalité. Je ne vois pas de bibliothèque, pas de filet à papillons, pas d’affiche, pas de ballon, pas de patin, pas de jeu, pas de cahier, pas de livre, pas de cartable, pas de signe d’activité, pas de superflu. Juste le nécessaire, le strict nécessaire. 

Tout est ailleurs sans doute. Il n’y a pas d’armoire et pas d’habits sur les chaises. Il n’y a pas de chaussures. Il n’y a pas de porte-manteau. Il n’y a rien pour accrocher ses rêves. C’est un lieu pour dormir, travailler et dormir. C’est un dortoir à deux. C’est une chambrée à deux.

Il n’y a rien sous le lit non plus. J’ai vérifié. Juste des moutons noirs et sous la descente de lit, un petit tas de balayures et de poussières poussées là furtivement et à quatre mains peut être, fait une petite bosse.

 

 

 

 

 

 

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