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Marie Christine

Etat limite
Palpitations, sueur, froid, souffle court, tête vide, envie de partir, corps lourd, jambes de coton, douleur, bouche sèche, trou noir, perdue, tremblement,

Un charriot s’arrête
Allongée, je tremble
Pièce blanche
Ange vert ridicule
Trou noir, je suis perdue
Je suis dans un cocon, suis-je une chrysalide ?
Je ne veux pas partir, surtout pas, ce n’est pas l’heure !

Mon bras écartelé sur une planche, je sens le froid sur mon corps nu, je tremble, autour de moi des bruits sourds. Ma tête ma tête, je ne veux pas !!!
Impossible de bouger, mon corps est si lourd, Tête vide, souffle court, ce bourdonnement, pourquoi ? J’ai des plaques rouges partout !! !??? Je n’ai aucun souvenir, trou noir, je veux bouger impossible, la douleur envahit mon esprit où suis-je ? Trou noir, tête vide, mon cœur palpite, sueur froide, j’entends un chariot, des voix, je crie personne ne n’entends !!! J’essaie de regarder ma vue se trouble !! Je veux partir de là !!! Je vomis, ma gorge en feu, j’ai peur, bouche sèche j’ai soif, respirer, respirer à tout pris, EH ! JE SUIS Là ? !!!!!!
J’étouffe


Emmanuelle

Dans ma tête ça ne veut pas lâcher prise. Trop vu lui, trop bu, trop rien.

J’serai pas comme lui. J’tiendrai. J’ai pas besoin de ça, moi, pour apprécier la musique.

Ma drogue à moi c’est : je mange, je bois. Bien. Trop. Je mange. Je sais que je n’ai plus faim, mais. C’est tellement bon. Trop. Over-dose.

Les intestins prennent le relais, le relais de la pensée qui ne veut pas lâcher prise. Tordus, tressés, stressés. Souffle coupé. Vite les t… Chute vertigineuse. Gouffre. Plus rien. Trou noir. J’me sens bien. Je baigne. Je tombe. Je flotte.

Je crois que je souris un peu.

Assise au piano, des rêves dans ma tête, des notes qui m’apaisent. La musique pour lâcher prise. Non surtout pas !

Regarde-le affalé sous le piano, les yeux rouges dans le vague.

Ne lâche pas prise. Pas comme lui.

Alors où trouver le bonheur ?

Des bons petits plats. Du bon vin. Pas faim.

Tant pis, j’en reprends. Ça y est, j’ai dépassé les limites. Trop plein.

Mon corps se révolte. Douleurs int… vomi, chiures incontrôlables. Je tombe. Vertige.. Trou noir sans mémoire.  Puits sans fin. Chute sans fond. Je ne veux pas me réveiller. Je suis bien, là… Mais je ne sais pas où je suis.

Tête qui pense trop. Surtout ne pas sentir. Trop dur. Trop fort.

Lui, il peut. Mais à quel prix ?

Manger, boire du bon vin plutôt que picoler ou  sniffer.

Allez t’en reprends ? Oui, c’est bon et… douleurs extrêmes. Les intestins ne pensent pas, eux.

Ils se tordent et se crispent. Au bord du gouffre. Je lâche prise.


Chantal

Une petite prune pour finir le repas. De toute façon ça ne se refuse pas. C’est du costaud chez les Polaks.

Ca tient aux tripes, ca tient au chaud.

Un pas de travers, une marche en terre.

Un pied qui se tord et j’ai plus de corps, c’est comme la mort.

Fulgurante douleur. Abime sur le bitume. Agitation sur mes palpitations.

Trou noir sur ce trottoir qui m’accueille mais ne parle pas ma langue.

Un trottoir pour vomir, un trottoir pour dormir.

Des bribes qui volent en l’air et des sons qui m’effleurent. Panique autour de moi.

On agite mes bras. Mes mains ont encore froid.

Mon cerveau en angoisse comprend juste cette poisse : que tout a disjoncté en pays étranger.

Fulgurante douleur : bleue violine, éclair qui me transperce et mon corps qui s’affaisse.

Mains moites, bouche qui veut.

Yeux qui …  trou noir.

Absence. Sans sens. Blessure. Morsure de cette marche, la garce !

Pas de raccrocs, même pas de mots.

Des bribes qui volent en l’air.

Je voudrais les saisir – dire ou rire.Rire en polonais.

Attraper le nez du clown.

Main qui pend.

Civière.

On m’enfourne comme un pain dans un four chaud, averc des paroles rigolotes.

En route, mauvaise troupe.


Marie

J’ai froid. Qu’est ce qui fait que j’ai si froid aujourd’hui ?

Arrêt. Coton. Jambes en coton. Blanc. Sueur le long du dos. Cœur. Son. Boum boum lent loin.

Le ciel est bleu très bleu très très bleu.

J’vais jamais pouvoir leur dire. Elle m’a dit : va leur dire. Mais quoi leur dire ?

Tu vois bien que c’est pas possible, il fait trop beau. Ça peut pas être arrivé. Pas là. Pas elle. Pas maintenant. C’est trop tôt. Ça peut pas être vrai. Il fait trop beau tu vois bien.

C’est calme, ralenti, élastique, cotonneux, on dirait qu’il neige doucement dans le monde.

Mais tu vois bien qu’il fait beau ! Arrête un peu !

Oui c’est vrai, te fâche pas, mais sens comme j’ai froid ! Pourtant j’ai pédalé à fond parce quelle a dit : vite, vite, il faut leur dire, va les chercher.

Je suis partie vite, vite sur mon vélo mais ça freine, tu sens ? Ça freine j’y peux rien, ça doit être les genoux … La langue c’est pire. Elle est toute ratatinée planquée coincée tassée repliée dans ma bouche.

Ah ah on l’entend plus ta langue ! Qu’est-ce t’en as donc fait ? Tu l’as perdue en chemin ta langue ?

Pas perdue, non non, elle est là, j’la sens. Grosse et molle en édredon blanc dans ma bouche. Elle bouge plus. Elle veut rien dire.

D’ailleurs c’est quoi déjà qu’il fallait dire ? Il fait trop beau pour le dire. Ça peut pas arriver quand il fait si beau.

Mais quand même j’ai froid.

C’est vrai qu’il fait froid depuis tout à l’heure, depuis que tout s’est arrêté.

Dans mes intérieurs aussi ça s’est arrêté. Peut être pas arrêté, juste mis au ralenti. Ça cogne lentement et fort, ça résonne loin, j’entends les vagues qui remuent au fond du fond et qui viennent faire trembler mes cheveux sur mon nez. Et mes genoux tout mous.

Comment je vais faire pour leur dire ?

Je pourrai pas.

Il fait trop beau. Ça peut pas être vrai.

On peut pas mourir un jour comme ça. Ils ont dû se tromper. Ils vont rappeler. Dire qu’elle s’est réveillée. Il fait trop beau.

Faut que je m’dépêche, elle a dit, vite, vite … Pourquoi vite d’ailleurs maintenant ?

Si je le dis ça va être vrai ; dis rien, dis rien, va doucement.

J’arrive.

Je vais être obligée de le dire et maintenant ça va être vrai.

Elle veut pas ma langue, elle bouche, elle bouchonne, elle résiste… Et puis elle bouge, elle revit, elle dit et voilà que tu es morte pour de vrai.


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Bonjour,


 

Consigne d’écriture restituer par Mathilde :

les états border line. Sans entrer dans les détails de cette maladie psychiatrique on s’attachera à ses manifestations au niveau de la gestion des émotions et du comportement. Le thème est donc le franchissement des limites, le bord, le fait de basculer d’un côté ou de l’autre… on peut le suivre par exemple en jouant sur les limites de la syntaxe, sur la frontière entre fiction et réalité, etc…

 Pas de panique à ce stade on était mal aussi … 😉  !!!

 Il s’agit pour nous d’imaginer que nous sommes un metteur en scène montant un spectacle sur ce thème des états limite, souvent provoqués par des addictions, et d’écrire trois paragraphes, si possible dans trois styles différents.

 Paragraphe 1 : le metteur en scène met en place son spectacle et exprime ses souhaits sous forme de « je veux/je ne veux pas ».

Paragraphe 2 : il s’interroge ; écrire les questions qu’il se pose, qu’il souhaite poser au public…

Paragraphe 3 : une anecdote racontant un épisode vécu dans un état « border line ». 

 Voilà voilà, amusez-vous les ptits zamis !!!


Mathilde

Je veux des applaudissements ou des huées ou des sifflets ou des bravos

je ne veux pas de silence réprobateur

je veux des cris des pleurs de grincements de dents

je ne veux pas de déclamation d’alexandrins

je veux des blessures des failles des échecs

je ne veux pas de héros

je veux des pieds nus

je ne veux pas d’écorce

je veux de l’humain du doute de la peur

je ne veux pas de morale

je veux de l’incarnation

je ne veux pas d’ego

je veux des subventions

je ne veux pas remplir de dossiers

Comment parvenir à leur faire comprendre que ? À leur faire ressentir ce qui ? À dire sincèrement mais sans impudeur que moi aussi je ? À impliquer les comédiens dans une démarche pas trop ? À toucher le public en plein coeur, en plein ventre mais sans pour autant qu’il se ? À montrer que je veux dire, mais ne pas juger ni ? À consoler en une heure trente ceux qui sont passés par là et aujourd’hui ont ?

 C’était un rendez-vous de plus à la DRAC. Un rendez-vous de trop ? Depuis le matin je ne me sentais pas très bien, pas très présent dans mon corps. J’avais passé une mauvaise nuit, après une très longue soirée enfumée, j’avais rêvé poursuites, égorgements, éventrations et autres joyeusetés, je m’étais levé épuisé et avec la sensation d’être trop petit pour mon corps, d’avoir les doigts et les orteils qui ne touchent pas bien au bout. Un corps trop grand pour moi, et une tête trop petite, trop pleine, avec une douleur battante aux tempes comme si elle menaçait d’éclater.

Je suis arrivé à la DRAC avec mon projet sous le bras pour décrocher cette subvention manquante. J’avais l’aval des autres partenaires, un centre de désintox et la cellule psychiatrique du CHU étaient enthousiasmés par le projet et déjà bien impliqués dans la création. Mais tout pouvait tomber à l’eau sans ces fonds supplémentaires.

Le type derrière son bureau était très cravaté, très costumé et son sourire très relatif. L’air débordé de celui qui n’a pas envie d’avoir le temps. Je lui explique mon projet et il fait une moue molle et il tapote avec son stylo. J’argumente, il tapote. Je développe, il tapote. J’essaie de me recentrer, il tapote. Il fait mollement la moue. Il s’interroge. Il m’interroge : « croyez-vous réellement que le public a envie de ce genre de choses ? Les gens viennent au théâtre pour se détendre, voyons ! » La moue molle se mue en sourire paternel du type qui va m’apprendre mon métier. Je questionne à mon tour : « croyez-vous que le public vient au théâtre pour y voir ce qu’on y a toujours vu ? » La moue molle devient ricanement. Du bout du stylo toujours il tapote, il tapote, il retapote et je commence à me sentir sortir de mon corps trop petit. Je me sens dédoublé au moment où une partie de moi le voit me faire signe de me rasseoir, me demander de me calmer, pendant qu’une autre partie de moi lui lance ma colère et mon dossier au visage.

Je crois que j’ai franchi la.



Chantal

 je veux que Larry, tu prennes ta voix de fausset, pas de voix rauque

Pantalon qui tombe un peu et des yeux de cocker

Déhanchement.

Nina, tu restes assise, en tailleur tout le spectacle

Tu le regardes,

Tu le bois,

Tu t’en enivres.

Je veux du statique chez Nina du flottement chez Larry.

Manon, tu restes allongée contre le rideau et tu rampes comme un vers de terre, tu t’enroules dans les jambes de Larry qui déjà, titube.

Tube, long, rampe, souple.

 

Pourquoi tu t’es choisi des amis pourraves ? Des amis qui titubent et qui boivent ?

Pourquoi tes fringues sont débraillées et moches ?

Qu’est ce qui te plait dans les vomissements de tes entrailles ?

Qu’est ce qui te plait dans la nuit profonde où tu t’enfonces ?

Le noir ? le plein de noir ? Le trop noir ? Le trop plein ?

Plein de rancœur, de malheur, de douleur, de torpeur, de noirceur.

 

Au milieu de le route – biroute

Un lampadaire – lalère

Même pas éteint – tintin

Ouille le costaud,

Ca j’ai eu chaud,

M’a percuté,

En plein dans le nez.

Pas excusé,

Même pas un mot

Moi j’ai gueulé,

Saleté de pilier,

Je l’ai secoué,

Puis embrassé,

Je l’ai enroulé,

Puis caressé.

Pauvre réverbère, si mal posé,

Sur le chemin – bredi bredin,

Je te paye un coup,

Puis je préviendrais,

Que t’es dans le passage,

Des gens pas sages.



M-Christine.Theveny

 je veux une scène  épure une lumière clair-obscur

Je ne veux pas de cloisons dans le décor.

Je veux des personnes hautes en couleurs de différentes couches de la société.

Je ne veux pas des costumes défraichis à la rigueur, mêlant le chic et le débraillé.

Je veux un fauteuil jaune rembourré une table basse un téléphone posé dessus. Un bar en forme de bateaux plusieurs poufs.

Je ne veux pas plus que 3 comédiens sur la scène 2 hommes 1 femme.

Je  veux que la femme soit celle qui boit en cachette et les 2 hommes qui lui reprochent tout en buvant eux-mêmes, pour le reste on verra plus tard.

Je ne veux pas un jeu de scène lent mais rythmé qui enchaine  les paroles à en rendre saoul.

Je veux que le spectacle soit court 59 minutes, sentir dans les paroles dites,  la souffrance, la descente, les conséquences de l’addiction tout quoi. Et en 59  minutes comme un  coup de point.

Je ne veux pas traiter que de l’alcoolisme, du tabac, de la drogue aussi trouver en vous vos failles, vos maux pour les dires.

 

Vous êtes conscient de la chose ?

A 6 h du matin, t’as mal dormi et que la journée de merde qui t’attends…. T’as besoin d’un remontant dans ton café…de merde.

Le premier verre avant le p’tit noir du matin, ça te mets la tête en vrille, tu le sens descendre et ça te brûle…. Ah ! Ah ! Ah ! Son gout ça me donne envie de griller une cibiche  et de reprendre de la bonne « eau de vie »…….  ah ah !

Oui ! je fume trop. Oui ! je le sais, j’ai peur et puis j’arrêterai demain ah ! J’allume une autre  c’est la dernière avant demain, attends ….!!!!!!!!!

J’hallucine  mon vieux, je bois je bois ? !!Tu m’as vu saoul à tomber par terre ? Un poivrot ça ne voit pas le jour ; Un p’tit apéro…oui ? Allez… avant de se mettre à table, là bien sur, j’avoue  la descente de la bouteille, ah ah !!!!!

Dans la journée je ne prends rien !!!!!!!!!Ou humm…. !!!!!!!!!!!    Un ballon ou 2 après la débauche du boulot et le soir l’apéro…Qui ne boit pas  à table, un café bien arrosé devant la télé,  ça booste la libido ah ah ah !!!

Je mets de l’eau dans mon vin ah ah ah !!! Quant je suis avec ma femme  ah ah ah   !!!!!!!!!!!!!! Quant j’ai repris j’ai repris ah !

La cigarette et le reste ah ah !!!

Je me cachai quelle conne ah ah !

Et merde !!!

 

Je pompe, je pompe cette foutue cigarette, zut ! Elle est déjà finie. Ma bouche est pâteuse, a les relents d’un cendrier. J’ai une douleur lancinante à gauche, à gauche côté cœur, MERDE !

Je respire mal

Ma main tremble

J’ai comme un creux dans l’estomac comme si j’étais à jeun

Les parois de mon nez me piquent,  elles sont continuellement bouchées, je me mouche, tousse, je respire mal…

J’ai mal à la gorge, je tire la langue devant la glace,  je tâte mon cou  pas de boule, le creux dans l’estomac persiste, je n’ai pas faim, je mange pour arrêter cette sensation. Elle s’arrête je suis soulagée cela me rasure

Je prends une autre clop.

Je sens, je sens descendre l’infernale fumée dans mes poumons

Le surplus de fumée ressorts de mes narines

Je me calme

Mon souffle est court, je suffoque, l’air se raréfie

J’ouvre la fenêtre le bruit de la ville me parvient

Je prends  une veste mon sac, je glisse le paquet de cigarette et le briquet

Je sors je me sens mieux je suis contente

Avant de rentrer dans la brasserie du coin, j’en grille une autre..

Autre plaisir …

Le printemps !  Café crème vite servit que je bois avec délice, il est  chaud comme le soleil,  le paquet de cigarette et le briquet sont posés sur la table

J’attends  une amie

L’attente est longue enfin ! !   Je m’autosuggère….

Et je tire une nouvelle cigarette du paquet, c’est bon !!!!!!!!!!!!!

Elle est déjà finie

Je l’écrase dans le cendrier

Je regarde 3 mégots

Je dis bonjour à l’amie et on discute, une énième cigarette allumée se tient  frondeuse dans ma main

On se dit à plus puis nous partons chacune  de son coté

Je suis bien, j’ouvre mon sac et …!!!!!!!!!!

La nuit, je me lève depuis quelque temps, j’étouffe, j’ai beaucoup de mal à reprendre ma respiration

A 8 h du matin, devant mon  thé encore endormie, la gorge en feu, je jure de ne pas prendre cette foutue drogue . Tout au moins pas avant 10 h 00, le thé finit, avalé rapidement, je tire…tire  dessus  comme une malade….

A 10 h

4 clop gisent dans le cendrier



 Emmanuelle

Je veux, je veux, je ne sais pas ce que je veux, alors lance-toi hors des limites.

Non, je ne veux pas de limites.

Pas de lignes sur la scène, tu ne les suivrais pas.

Je veux que tu trouves tes limites pour ne pas les suivre.

« Au fil de l’eau, au fil des mots, au fil et à mesure » : oublie tout ça.

Et surtout, je ne veux PAS d’alcool car tu devras déjà être imbibé. Imbibé d’idées,

imbibé d’images et de couleurs.

Saoul, saoul au point de vomir ton inspiration. Car il n’y aura pas de texte non plus.

 

Border lign – bord de ligne – bord de quoi ?

Et puis de quel côté d’abord ?

Le funambule avance pas à pas basculant d’un côté plus de l’autre.

Tombera-t-il ? Ne tombera-t-il pas ?

Qu’attendons-nous en le voyant au-dessus de nos têtes ?

Ligne de conduite.

Ligne continue ou ligne discontinue ?

Je dépasse ou j’attends ?

Qu’y a-t-il de l’autre côté de la ligne droite ?

Qu’est-ce qui va faire que je vais décider de doubler alors que je ne sais pas

ce qu’il y a en face de moi ?

Accident. Un mort, 3 blessés graves. 1,2 gr.

On peut même pas jouer alors ?

 

Ligne de coke

ligne de fuite

fuite en avant

injection

excitation

déjection

déception

recommencer.

Ligne-perspective d’un avenir sans fin.

Plonger puis revenir.

Plonger et se laisser partir.

Over-dose de trop

Trop tard

Parti trop tôt



Andrée

 Pas de décor.

Douze personnes sur scène. Un enfant qui les regarde. Des hommes, des femmes. Des vieux, des jeunes, des gros, des maigres.

Pas de canon. Pas de crist.

Des traitres ; traitres à ce qu’on veut.

Occupation de tout l’espace. Chacun pour soi.

On marche, on court, on se croise, on se repousse, on convoite, on dévore mais du regard seulement.

Pas d’agression. Pas de mièvrerie.

On se tait, on crie, on chuchote.

Debout couché, assis. Pas toujours la même position.

On reste habillé ou on se dénude mais pas de complaisance.

 Qu’est-ce qu’un état limite ?

Qu’est ce qui limite un état ?

Est-ce qu’il faut des limites ?

Quelles limites ? Des limites à quoi ?

Je me limite ou je vous limite ?

Je délimite ou je déborde… de vin, de vie, de colère ?

De quoi aurais-je l’air ?

Est-ce que vous m’aimerez encore ?

 Une fête un soir d’été. Oui, non et puis oui et… Coupé le fil. Plus rien ne la retient. Elle glisse, elle tombe, elle roule. La boule grossit et elle éclate. Elle envoie tout bouler. Plus de limite. Elle rit, elle saute. Et hop un baiser et encore un et un autre encore et…



La proposition de ce soir part de l’idée que l’on écrit pour être lu, demandons nous par qui ? Quel est le destinataire de mon texte ? Qui me lit ? Est ce que quelqu’un me lit ? Est ce que c’est important que mon texte trouve un destinataire ou peut-il rester lettre morte?

SINON Y’A LA PROPOSITION DE LA SEMAINE DERNIERE.  SINON VOUS POUVEZ FAIRE UN MIX DES DEUX. Bon courage les amis !

Proposition du 18 mars 2015 : Lisez le « Poème à la limite » suivant :

La rien que la toute la

                 à Que

Vous vous vous, parce que mais nul dont ce aucune

Quand de ce (pour avec) et ce pourquoi jamais ;

Seulement le et les déjà si quand nous

Au et contre ces qui d’où vous aussi vous des.

Quelque enfin, pas ne tant depuis tout après une

Car si du en auprès (comme un qui je pour vous).

Et même…Il en leur la plus que ce je ne te

Maintenant et cela ou tel toujours sans très.

Là de des puisque vous, moins que pour dont, autour

Desquels celui ne parmi et jusqu’alors – non

Dans le de et par – la qu’il comme la et seuls

Désormais tu son donc ! et tu bien les ici

Mais grâce à lorsque sur dont un les des en eux

Tu Tu Tu à travers les nul dont ce aucune.

                                                        Le

C’est un sonnet (4 vers, 4vers, 3vers, 3vers).

En respectant la contrainte formelle : pas de noms, pas de verbes, pas d’adjectifs, écrivez le sonnet de quelqu’un qui s’insurge contre le pouvoir, qui se révolte. (cf. : « l’insurrection poétique » du Printemps des Poètes et aussi la programmation de Machiavel, pièce sur le pouvoir). Vous aurez cependant le droit de laisser un seul verbe, nom ou adjectif, qui prendra ainsi un relief particulier.

 

Texte de Michèle

Ca ne se pas comme ça.

 

Ce ne pas

Je ne pas aussi que qui avec

Un tout sans la e

Mais lui le et de son.

 

Tandis que moi on me le de le ça toute la

Parmi les donc un pour de il n’y pas sans

Je une BARRICADE et dessus en mon de comme la le

Ensuite je un et a des qui au dessus de la pour me.

 

Grâce à et mon je le les plus

Ceux qui jusqu’alors à toute il bien que devant

Celui du de toute même contre son.

 

Nous le à puisque nous NON

A la par aucun ne

Les toujours encore et toujours à jamais.

Moi, un

C’était la proposition de la semaine dernière. Mais aujourd’hui mercredi 25 mars, c’est la dernière séance pour le deuxième groupe et je tiens à dire ici publiquement sur l’internet mondial  MERCI et à bientôt les amis.

La proposition :

Pour Machiavel, « Les hommes sont par nature mauvais et méchants ».

En partant de ce postulat il s’agit d’écrire un texte à la première personne dans lequel une personne amenée à gouverner s’adresse à ses sujets pour les  convaincre du bien fondé de quelque chose (par exemple sourire, attendre son tour, retenir une porte battante…). Le texte sera rythmé par une formule du type « moi président ».

Le texte de Françoise :

Mes chers nez cassés, mes chères gueules fendues, je veux ce soir  vous entretenir d’un problème qui plombe les comptes de notre Sécurité Sociale et vous nuit gravement.

Il apparaît que toutes les ouvertures de nos bâtiments, tant privés que publics, ont été équipées depuis deux ans de portes battantes . Il en est de même des portes intérieures. Cela a coûté à l’Etat 5 638 000 écus, ce qui est considérable et je sais que vous en êtes tous bien conscients.

Mes chers nez cassés, mes chères gueules fendues, vous l’avez bien noté, je le vois sur vos visages, ces portes s’ouvrent facilement mais se referment tout aussi facilement et un coup sur la tronche est vite pris .

L’idéal, mes chers nez cassés, mes chers gueules fendues, eût été de remplacer ces portes battantes par des portes à ouverture automatique électrifiée. C’est techniquement possible et l’Ingénieur en chef du Pays me l’a confirmé. Mais, hélas, en ces temps de crise, il nous est absolument impossible financièrement de procéder au remplacement de ces portes.

Il m’appartient donc, à moi, votre Guide, démocratiquement élu depuis 1970, de trouver non pas une solution mais  LA  solution. Et moi, votre Guide, je vous le dis avec toute la fermeté dont je suis capable : retenez la porte battante pour la personne qui passe juste derrière vous !

Je vous l’assure, mes chers nez cassés, mes chères gueules fendues, c’est une solution pratique, économique, facile à mettre en œuvre et altruiste.

D’aucuns diront, et je les entends déjà murmurer: « mais, c’est pas moi, c’est l’autre » ou bien : « mais, je n’ai pas le temps, moi, je bosse », ou bien :  « il n’a qu’à pas me suivre de si près » ou encore : « il n’a qu’à marcher plus vite » ou même : « si on ne peut plus rigoler… » D’autres diront :  «  j’avais les bras chargés » ou : « pourquoi je ferais un effort pour celui qui vient après, si celui qui est venu avant n’en n’a pas fait ? »

Mes chers nez cassés, mes chères gueules fendues, est-ce-que vous vous êtes vus ?

Nous avons calculé avec Madame la Ministre de la Santé que 56,4 % d’entre vous ont une attelle sur le nez. Les ORL ont les mains endolories à force de remettre les cartilages droits. La nuit, 35 % d’entre vous -dont 27 % de femmes- prennent des somnifères car les ronflements de leur conjoint, affligé d’une déviation de la cloison nasale, dépassent 80 décibels. Il en résulte, mes chers nez cassés, mes chères gueules fendues, un absentéisme au travail qui dépasse le seuil tolérable.

Ce n’est plus possible.

Re-te-nez la porte battante à la personne qui passe juste derrière vous !

Plus qu’un acte de politesse élémentaire, c’est un acte civique, car notre économie vacille .

Moi, votre Guide, démocratiquement élu depuis 1970, je vous l’affirme : nous allons faire la chasse aux non-reteneurs de portes et pour commencer, nous allons déclarer que le 10 mars sera la Journée Nationale de la Porte Retenue.

Et je montrerai l’exemple, je passerai le premier !

Mes chers nez cassés, mes chères gueules fendues, je vous affirme qu’ensemble nous allons y arriver !

Je vous remercie.

 

 

 

27 et 28 mars

De l’urbain comme invention d’écriture

Au POINT H^T à Saint Pierre des Corps

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Proposition écrite par Michèle. 

En lien avec le travail du Jeune Théâtre en Région Centre  sur « Vénus et Adonis » avec le metteur en scène et dramaturge Vanasay Khamphommala. Ce dramaturge veut traiter de la question de l’amour et du désir à notre époque et introduit le mythe de Vénus et Adonis pour en parler.  Il introduit aussi des chansons de variété française sur ce thème. Il lance alors les comédiens dans des impros sur le sujet, qui utilisent aussi, bien sûr, leur expérience personnelle. Cela produit un texte et une pièce qui mixent différents niveaux de langage et différents niveaux de cultures dans un (surprenant ?)et contemporain mélange. Il s’agit de produire un texte de ce genre, en utilisant les trois mêmes ingrédients.


La question pourrait être celle des conduites à risques des adolescents, et le mythe proposé  celui de Phaéton :


     Phaéthon ou Phaéton était un demi-dieu, aussi appelé « Le Brillant ». Il était l’un des fils d’Hélios
     et de l’Océanide Clyméné ou de Mérope. (D’autres traditions en font le fils de Céphale et de Eos).
     Après avoir retrouvé son fils, qui avait été élevé par sa seule mère, Hélios avait imprudemment
     promis de lui accorder ce qu’il voulait. Phaéton choisit de conduire le char du Soleil.
     Hélios essaya de lui expliquer que nul mortel ne pouvait conduire son char sans danger, mais
     Phaéton exigea que son père tienne sa promesse. Rapidement, Phaéton comprit que son père
     avait eu raison. Terrifié par l’altitude et par les animaux des signes du zodiaque, il perdit très vite
     le contrôle des chevaux et il se rapprocha trop de la terre, où il faillit mettre le feu, puis il s’éleva à
     nouveau et perturba alors la course des astres. Pour sauver l’univers, Zeus fut obligé de foudroyer
     le jeune conducteur inconscient et le précipita dans le fleuve Eridan ( le Pô). Les Héliades, ses
     sœurs, le pleurèrent tellement que leurs larmes se solidifièrent en gouttes d’ambre et qu’elles-
     mêmes furent changées en peupliers.

( Pour info : François Bon a fait un travail autour du mythe avec un court texte de Kafka. Ce texte est fait de courts paragraphes de 4-5 lignes, dans lesquels il fait des retraits, des ajouts, etc. pour ne laisser que l’ossature du mythe et se termine par ces mots : Restait l’inexplicable.)

Rappel : Dans toute proposition d’écriture, on peut ne prendre qu’une partie, dévier, etc… Il s’agit surtout , comme on tire sur différents petits bouts de fil qu’on attrape l’un après l’autre au hasard, de produire du texte avec des ruptures, des voix différentes, pour que puisse émerger ( parfois en nous étonnant) une façon neuve et inhabituelle pour nous d’écrire, ce qui nous fait sortir du premier style d’écriture convenue qui nous vient le plus facilement à chaque fois que l’on prend un stylo pour écrire.

 

Texte d’Isabelle

CONDUITES A RISQUES DES ADOLESCENTS.

 

-Conduire sans permis et surtout en autodidacte

-fumer du tabac ou prendre de la drogue

-boire de l’alcool jusqu’au coma éthilique

-marcher sur le parapet d’un pont au-dessus d’un fleuve ou d’une autoroute

-marcher sur les rails du chemin de fer sans se soucier des horaires de train et sauter sur le bas-côté au dernier moment

-jouer à la roulette russe

-serrer un foulard autour du cou jusqu’à l’évanouissement

-pour une fille, faire de l’autostop, la nuit, en mini-jupe et seule

Défi, pari contre la société, besoin d’être différent, pour se prouver sa propre valeur, avoir des sensations … mise en danger , défi à la mort, conquête d’une maturité…

Ulysse s’exposant lors de ses nombreux voyages aux diverses épreuves : les sirènes , le cyclope etc… maturité

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage »

 

Texte de Françoise

« Oui, c’est pas mal ça, mais il faudrait que tu le joues plus viril, plus voyou peut-être, un peu James Dean . Ah, tu vois pas qui c’est James Dean ? Bon, alors Johnny Halliday… Non plus ?

Pense à un motard habillé de cuir noir : « il portait des culottes, des bottes de moto, un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos ».

Je reprends : écoute bien, Phaéton.Ton père, Hélios, t’avait promis de te prêter sa moto parce qu’il avait des choses à se faire pardonner. Il se rend compte qu’il a parlé trop vite, que tu n’es pas capable de la conduire. Elle est très puissante. La plus grosse des Yamaha quand même! Alors il revient sur sa parole. Tu te mets en colère,  «  il y a de l’orage dans l’air, il y a de l’eau dans l’gaz » et tu finis par obtenir ce que tu voulais.

Ça, tu l’as bien. C’est OK. Maintenant, deuxième scène : tu vas chercher Lauriane. Tu lui proposes de monter à l’arrière pour aller faire un tour. La moto est là, sur la scène, elle brille, elle rutile. Les chromes sont éclatants. Avant déjà, Lauriane n’avait d’yeux que pour toi. Mais maintenant !  « elle a les yeux revolver, elle a le regard si clair »

C’est à ce moment là que tu dois avoir de l’assurance, sans frimer, sans rouler ta caisse, mais sûr de toi, « ne rougis pas, non, ne rougis pas ». Respire.

Toi, Lauriane, tu l’aimes, c’est ton héros, il n’est pas mignon, il est beau. C’est la première fois qu’il t’invite. C’est la première fois qu’un garçon t’invite. Tu es émue. Souris, allez, fais briller tes yeux . Regarde-le dans les yeux.

Bon, on reprend : vas-y, Phaéton. Qu’est-ce que tu lui dis ?

-« viens, je t’emmène… »

Et toi, Lauriane, qu’est-ce-que tu lui réponds ?

« pour un flirt avec toi, je ferai n’importe quoi, pour un flirt, avec toi, pour un petit tour, au petit jour »…

Vous enfourchez la moto, pas de casque bien entendu. On projette derrière vous la vidéo du paysage qui défile. J’aimerais avoir le son de la moto qui démarre, s’il vous plaît. Voilà… un bruit bien grave. C’est le petit matin, « il est cinq heures, Paris s’éveille »

Allez, vas-y, Phaéton, « pars et surtout, ne te retourne pas »

Vous arrivez sur le périph et là, tu accélères . On doit voir que tu aimes la vitesse, tu es ivre de vitesse. Lauriane tu te détends, toi aussi tu es subjuguée. Vous buvez le vent. C’est effrayant en même temps. A ce moment là -regardez la vidéo- une voiture est devant vous. Phaéton, tu ne doutes de rien, tu veux la doubler mais tu déboîtes trop tard, tu la heurtes, tu dérapes, vous êtes projetés contre le rail de sécurité.

Eh, la lumière ! il me faut du rouge et du orange . De la fumée aussi. La moto s’élève dans le ciel, en flammes comme si la foudre était tombée dessus :  «  il est mort, il est mort, le fils du soleil ».

 

Rideau ».

 

 

 

 

Proposition : Le metteur en scène de « La mélancolie des dragons », Philippe Quesne, parle du théâtre comme d’une « expérience chimico-physique ». Il prend des bouts de textes, des références, des images, des histoires, pose tout cela à droite à gauche sur le plateau et met des comédiens dedans. Il se passe alors quelque chose. Un critique dit : « il semble vouloir explorer la poésie du quotidien, et celle de la banalité. »

Cherchons la même chose dans l’écriture, une sorte de patchwork, un côté narratif éclaté. Il s’agit donc, .avec cela en tête, de raconter quelque chose à partir de l’image de Dürer « Melencolia I ». Pas de récit linéaire, des brisures, des écarts, des changements de direction. Michèle

Texte de Michèle :   Ces festons brodés sinueux comme des serpents bien sages et émaillés de cercles, c’est drôlement joli. Je les vois bien en orange et rouge sur fond noir ou bleu. Là, sur le bas de la robe, et aussi à la ceinture. Qu’en pensez-vous ? Pour une robe de cérémonie, ça fera très chic. Vous avez déjà vu, n’est-ce-pas, les merveilleux drapés des robes dans les tableaux de Vélasquez ou même, oui, même, de Dürer ? Eh bien, c’est ça l’idée, les évoquer. Mais bien sûr, dans un tissu et une coupe contemporains. Du satin de coton, ou de la soie, par exemple.

Ne fais pas ces yeux là, on dirait que tu vas la bouffer toute crue, ta mère. Bien sûr que t’es en colère, mais respire ! Respire !  Calme-toi …Là ! Assieds-toi, et dis-moi ce qui ne va pas….Ah ! C’est donc ça ! Ce n’est pas bien grave ! Tu lui diras gentiment, et ça va s’arranger, tu verras ! Le sablier égrène sa poudre blonde qui forme un petit tas bien conique, puis chaque grain dévale la pente en sautillant et s’arrête. Et ça continue, continue, ça n’en finira jamais….Les secondes s’égrènent, les minutes, les heures, les jours s’égrènent, les mois, les années, les siècles, les millénaires….Une succession de petits grains de sable minuscules qui un à un s’accumulent dans un sens, et puis dans l’autre quand on retourne le temps.

Poussière d’étoile j’étais, puis je fus, et poussière d’étoile je serai. Les bouddhistes tibétains passent des heures et des jours à faire couler des sables colorés pour tracer des mandalas sacrés, symboles de l’univers ; et puis en quelques minutes les dispersent au vent et à l’eau. C’est la loi.

L’ange déchu mesure les 8 facettes d’un bloc de marbre aux formes très irrégulières, et se casse la tête pour trouver la formule mathématique. Je crois qu’il n’y en a pas. Lui aussi finit par le penser. Il s’assoit, pose sa tête, lourde et pesante, sur la main et tombe dans une profonde mélancolie dont rien ni personne ne pourra le sortir. A moins que…..A moins que Cupidon…..

Le chien de l’ange déchu est roulé en boule aux pieds de son maître. Mais il n’est pas vraiment roulé en boule. ; Il est roulé-ramassé-entassé en vrac sans être tout à fait désarticulé  dans une sorte de forme rectangle où on l’aurait comprimé. J’ai vu très récemment les toiles d’un artiste qui peint de cette manière toutes sortes d’animaux comprimés dans des boites de différentes dimensions. Il a dû voir « La Mélancolie » de Dürer, gravure sur cuivre, 1514, et y trouver l’inspiration…

La cloche a sonné, l’école est finie…Donne moi ta main et prends la mienne, ….La cloche a sonné….Que la joie vienne…Lalalala…..L’école est finie…..Lalalala…Que la joie vienne…Que la joie vienne. Et que la mélancolie, figée dans une statue de grès, s’étiole, se rapetisse, se désagrège en grains de sable et soit emportée dans le fleuve mouvant de la Vie. Que la joie vienne, et demeure.

« Que ma joie demeure. » Jean Giono.1935. Je connais bien. J’ai habité un temps rue Jean Giono, alors je me suis offert ses œuvres complètes dans la Bibliothèque de La Pléiade, NRF. Je l’ai lu avec bonheur. Et toi, tu connais ?

Et voyez là bas, en haut à gauche du tableau, comme chez Léonard de Vinci, un paysage qui ouvre sur le lointain. Ici, c’est un petit village, méditerranéen semble-t-il, quelques toits, quelques cyprès, au loin des collines, celles de l’Ombrie sans doute, au bord d’une mer d’huile. Et au ciel, Ah ! Au ciel, un arc en ciel nettement visible, et la trace lumineuse d’une comète avec son étoile d’où irradie en tous sens la lumière. Des rais de lumière gravés trait à trait dans le cuivre sur toute la surface du ciel. Est-ce le signe, pour Dürer, d’un Avenir Radieux ? -non point l’avenir radieux du communisme, ou du capitalisme, ce serait bien sûr anachronique, mais du moins le signe d’un Avenir Radieux de l’Humanité ? On peut le penser. Et je le pense, même si d’autres critiques interprètent différemment cette partie du tableau parce que…..

Je m’éloigne, et passe dans la salle voisine du musée. C’est plus calme ici. Je m’approche d’une fenêtre et soulève le rideau blanc. D’ici, on domine la ville. Le soleil se couche sur la Loire, non loin des tours de la cathédrale. Le fleuve vibre d’une énergie forte et déjà printanière. C’est beau. Je m’émerveille. Tout est donné.

 

Texte de Sophie :

Les grains de sable s’écoulent inexorablement par l’étroit orifice comptabilisant les secondes, les minutes, les heures qui me séparent de toi . Plus prosaïquement, je me dirige vers la gare et je ne suis pas sûr d’être ponctuel au rendez-vous.

Un ciel bas couleur de cendre écrase le paysage, comme au dedans je me sens écrasé, laminé. Je suis las, exténué sans avoir jamais rien produit, écouragé sans avoir rien commencé.

Le vent pénètre, glacial.

La mort me serait légère, mais lors de l’ultime passage, qu’aurais-je à déposer dans le plateau de la divine balance ? mon être de néant ? Et comment peser ce qui n’est rien ?

(Sourire) ho ho ! Une fois rien … c’est rien , Deux fois rien … c’est pas beaucoup ! Mais trois fois rien ! … Pour trois fois rien on peut déjà acheter quelque chose ! … sacré Raymond Devos !

j’arrive sur le quai. Le TGV, tel un dragon puissant et domestiqué s’arrête à mes pieds. La foule s’en extrait caquetant, irritant, détestable puisqu’indemne de toi.

Ce soir encore, l’esprit broyé, obscurci par l’énigme récurrente de ton absence, je tâcherai de découvrir le sens des runes maléfiques que tu graves jour après jour sans pitié dans ma chair.

 

Texte d’Alice

CARTE DE LA MÉLANCOLIE, PAR ZONES

LE MUR DIT : J’ai accroché au mur mes idées, et quelques souvenirs. C’était tout ce qui me restait, destiné à s’effacer.

LA RÉPONSE AU MUR DIT : Tu cherchais un remède à la mélancolie, et tu n’as même pas trouvé l’oubli.

LES QUESTIONS DISENT : Pour qui sont ces cailloux qui pleuvent sur nos têtes?

– Et l’oiseau tel un caillou tombe. –

Pour les anges ou pour les démons? Pour le ciel ou pour le limon?

LE CIEL DIT : Dans le ciel noir s’est aveuglé l’oiseau, trop proche du soleil, et j’ai perdu mes yeux trompeurs.

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie,

Ma seule étoile est morte et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

LA VILLE DIT : Dans cet angle est la mer, mélancolique et calme sous le ciel bas. Dans l’enfer c’est la ville, là-bas. Lointaine vie s’étouffe, là-bas. Ô absence de tout asile.

L’ÉCHELLE DIT : Et pourtant je suis la seule à indiquer une direction. Plus trompeuse que la lumière, moi qui prends différentes hauteurs; moi l’échelle de Jacob qui descendrais, je pourrais vous mener aux Enfers. Très bas. Dans vos rêves.

L’HOMME DIT : Sur cette carte je suis la boussole, mobile et creuse. J’ai éclaté tout d’un coup la narration, le narratif. Va, vis et deviens. Sans récit ni chemin.

LE MESSAGER SANS MESSAGE DIT : En cet enfant devenu ange, fantôme ou silhouette, repose le souvenir de tout espoir.

LE CARRÉ DIT : Ci-gît le tombeau des chiffres et les cartes numérotées et peintes qui permettaient de décliner en figures limitées l’avenir. – Derrière mais invisibles sont les 78 cartes de Tarot que Dürer peignit après les avoir gravées, et vendit aux anthentiques cartomanciennes.

LA PIERRE DIT : La pierre est lisse, mon crâne est chauve, d’os à présent. Jamais elle ne sera gravée, comme je ne garderai aucun souvenir au creux de mes os. Nul souvenir ne restera de moi. Je suis la vanité.

LES CLOUS DISENT : Nous sommes les clous des cercueils. Nous sommes les burins des sculpteurs. Nous sommes les stylos dans vos mains. Par quatre nous marchons pour clouer vos membres et les empêcher de marcher. Nous sommes l’angoisse et la glu des questions existentielles. Nous sommes les burins de vos âmes. Nous avons rencontrer les marteaux. Nous savons marteler vos cerveaux. Nous savons nous abstenir de  signer vos boulets de canon; de graver vos noms sur vos pierres tombales; de nommer vos enfants morts-nés. Nous savons comment ne pas vous indiquer la direction des villes et celle des échelles. Nous sommes la mort. Nous sommes, au cadran des horloges, la seule direction.

LE CHIEN DIT :

Ô chien fidèle aux côtes creuses,

Dis-nous où passa l’amitié,

Où passèrent les heures heureuses.

Dis-nous où le temps a filé.

LA SPHÈRE DIT : Pierre lisse et ronde je hurle la mort je suis le boulet de canon – Derrière mais invisible, je suis la boule de cristal, d’un cristal inconnu, ou la Terre, vide enfin.

ALBRECHT DIT : Au burin, j’ai percé mon heure. Au burin, j’ai cuivré mon coeur.

LE SOL DIT : Mélancolique et noire est la pierre de granit. Mélancolique et rose, le marbre. Mélancolique et légère, la pierre ponce. Liste des pierres sans couleur.

 

Texte de Marie-Claude

En haut, à droite, le sablier sous son dais gothique tenu par quatre colonnettes. Le temps passe. Tu dois te rappeler que tu vas mourir. La condition humaine est là.

C’était habituel, en 1514, de représenter des vanités, la mort était très présente, par la religion, les épidémies, la mortalité infantile, les guerres.

Pour en ajouter encore, des chiffres en désordre sur un tableau, un calendrier peut être, quatre cases sur quatre donc seize, il a seize ans, c’est cela.

Et la cloche, réveilles toi, il est temps. La balance pour peser les âmes, et l’échelle pour monter au ciel.

Le conseiller de la banque m’a donné rendez-vous, pour dire que je dois placer mon argent de telle façon que mes héritiers en perçoivent un maximum.

Je n’ai rien fait, mais le lendemain j’étais démoralisée. Je me suis sentie vieille; Une vraie claque qui m’a réveillée. La vie était réduite à du temps qui passe inexorablement.

A ses pieds, des outils pour construire: le rabot, les clous, les planches, ou bien tout est déconstruit et c’est la dépression ou bien comment s’y prendre pour construire.

Je ne vais jamais dans les cimetières seule, je sollicite toujours mes sœurs ou des amis. Une amie me dit qu’elle s’y sent bien, que tout y est calme qu’elle y apprécie le silence.

Je fais les sorties patrimoine, mais jamais je n’irai visiter le cimetière de La Salle ou celui du Père Lachaise.

Il pourrait faire quelque chose de sa vie, du concret, ne pas rester dans ses pensées mélancoliques. Ses yeux sont hallucinés, fous.

Pourtant le monde est à ses pieds : en bas à gauche la sphère est éclairée, elle capte un maximum de lumière. Regarde le monde, la lumière t’interpelle et c’est toi qui possède les clés, elles sont à portée de ta main, là, à ta ceinture.

 

Texte de Mariannick

Les cloches de la cathédrale sonnèrent seize heures, je traversais le jardin accompagnée d’une pie qui sautillait.

Cette cloche avec sa corde là devant moi sonne quoi la fin du cours de géométrie, l’heure du repas, les personnages semblent sourds à ces appels.

Comment savoir si on est atteint de la bile noire ? Est ce qu’elle sort par la bouche en même temps que les paroles, par les yeux avec les larmes, par le nez avec les soupirs, par la peau avec la sueur ?

Comme cette femme  est triste devant son travail inachevé, Le compas ne lui apporte pas la solution à son problème, son regard est lointain comme fixant la banderole de la mélancolie.

Le soleil de cet après midi égaie un groupe d’adolescents qui se chamaillent . Eux , la mélancolie, ils ne la  connaissent pas.

Et à propos de l’humeur noire on raconte qu’elle est différente chez chaque être.On remarque chez une mélancolie vaporeuse une légèreté dans l’attitude alors qu’une mélancolie profonde elle sera insondable.

Ce personnage dont la tête si pesante dans sa main, toute auréolée de feuillage semble assise inconfortablement ce qui l’empêche de réfléchir, son esprit est vide ou plein de pensées négatives.

Dans la vitrine d’une agence Un voyage en Italie pour 1015euros pour une semaine dans un petit village comme celui de l’image avec la mer . J’entends déjà les pêcheurs vendre leurs poisons de ce matin avec fougue sous le soleil vif.

Sait-on si les animaux sont mélancoliques dans les livres il est écrit que oui.Celui-ci semble plutôt dormir pour dîner il est si maigre, il ne connaît pas les croquettes pourtant il a droit à un avenir meilleur, la boule de cristal près de lui le sait :

«  Soit sur tes gardes : le destin est au aguets

Ne t’endors pas car il va fourbir son épée

S’il te met à la bouche quelque délectable mets

N’avale pas, sa caresse est empoisonnée »

Le sablier s’écoule trop vite pour les uns pas assez pour les autres. Ici tout est figé dans la noirceur du tableau. L’espoir est là dans les clefs qui pendent à la robe . Elles permettent de s’évader vers le soleil.

Je n’ai pas vu la main qui a tirer la corde de la cloche de fin du temps d’écriture.

 

Texte de Philipe

C’est la nouvelle année qui commence.

L’année nouvelle, et pourtant toujours la même, avec ses drames d’hier et de demain, et certainement ceux d’aujourd’hui.

Noël a amené son lot de cadeaux, de guirlandes, de sourires ébahis, d’espoirs et d’espérance. A peine le temps de tout remiser dans un coin, et à nouveau les lumières, la ripaille, le vin pour oublier, et les sempiternels souhaits qui dureront le temps du feu d’artifice.

Souhaits que le chômage n’existe plus, que le cancer arrête sa course immonde, que la misère disparaisse à nos portes, que les plus faibles soient respectés, que le bonheur dégouline sur le monde comme la sauce au chocolat sur la dame blanche. Que les caricaturistes continuent à caricaturer, les flics à nous protéger, les juifs à fêter en paix le shabbat, les musulmans à être respectés.

Alors bonne santé à vous tous. Je vous le souhaite jusqu’à la nausée.

Moi, ça me fout le bourdon, ça me fait rentrer dans une mélancolie infinie ce monde où l’espoir est interdit à tant de ceux qui nous entourent et que nous ne voyons même plus.

On pourrait avoir des ailes qu’elles ne se déploieraient même plus, être un chien qu’on n’aurait même plus la force d’aboyer, un sablier qu’on resterait figé sans ne pouvoir plus filer, une balance qu’on ne saurait plus de quel côté pencher, une cloche qu’on serait incapable de sonner, un compas qu’on ne saurait plus rien mesurer, un faisceau lumineux qu’on se perdrait dans l’immensité du ciel qui nous entoure.

Je me fais de la bile en ce jour nouveau, mais sa viscosité noircit et se transforme en cristaux qui explosent dans mon cerveau assombri, telles les étincelles du feu d’artifice qui retombent en nuées vacillantes pour mourir sur mon cœur déjà éteint.

Avant même que les hommes ne s’entretuent à Marignan, Durer avait gravé sur le cuivre il y a exactement cinq siècles cette humeur noire comme une nuit sans lune ni étoiles, cette mélancolie insouciante qui a animé même jusqu’aux dragons qui ont peuplé notre enfance, être diformes qui finissaient par habiter avec insouciance nos rêves d’enfants et parfois avec angoisse nos cauchemars d’antan.

Bonne année à vous tos, et surtout…bonne mélancolie, celle qui vous fera survivre.

 

Texte de Magali

Je n’ai jamais supporté au-delà de quelques secondes le son d’une trotteuse, quelle qu’elle soit.

En revanche, la résonnance d’une cloche m’a toujours invitée à m’immerger dans l’étirement de l’instant martelé. Fêlure dans laquelle se lover. Métal et pourtant chaleur. Epaisseur, robustesse ou délicatesse.

Assise ou debout, les yeux dans le vague. Est-ce à l’abri de bus, est-ce à la caisse d’un supermarché ? Est-ce dans les gradins d’une salle de spectacle, poussière parmi la foule ? Est-ce au bord de mon lit, seule dans la maison de mon adolescence, aiguisant mon ouïe pour percevoir la régularité redoutée de la trotteuse de l’horloge de la cuisine pourtant à l’opposé de ma chambre ? Ma perception auditive est-elle réelle ou réminiscence d’un instant déjà envolé ?

Je voudrais être chien. Chat. Tout être pouvant être justifié, sans culpabilité, à se tenir en boule, couché dans la chaleur de son seul pelage ou dans la confiance de la bienveillante présence d’un maître.

Je te cherche, je t’attends et je te redoute : mélancolie.

Tu es les ailes, tu es le sel, tu es l’amertume, tu es l’arrêt, la bobine, le film, les souvenirs élimés comme un manteau trop aimé, trop porté.

Tu es l’abîme,  mélancolie. Tu es absolue, mélancolie.

Ton nom me plait. Un nom à se faire tatouer sous la peau, invisible. Un nom à porter sur soi comme un collier, fine plaque de métal gravée.

Parfois la lumière irradie la campagne, perce le couvercle de nuages, fend l’hiver qui semblait avoir colonisé toute forme de vie.

Je t’imagine…non, je te vois, enfant. Déjà responsable, petit gardien de troupeau. Isolé, posté, prostré. L’œil hagard, alangui ou un peu mauvais. Révolte emprisonnée dans tout ton être, envahissant chaque cellule pour se faire de la place, pour que tu n’imploses pas.

Le soir, à la ferme, ta mère :

  • Tu ne manges pas ? Mange donc !

Gorge serrée, diaphragme bloqué, corps raidi. Pas un mot à tes lèvres, regard obstinément tourné vers l’abîme intérieur, pâturages humides, glacés.

Tu t’éclipses comme d’un décor, ouvre la porte donnant sur la cour. Le vent siffle, mauvais. Nuit noire. De l’autre côté elle te tente, l’échelle. Tu la devines, tu la connais. Tu t’y es déjà agrippé. Des heures. Des éternités à peser le pour et le contre, à mesurer, à attendre un signal, un signe, une flèche, une direction.

A tout prendre, quand rien d’autre ne semble vouloir venir trouer la solitude, on prend la douleur. Au moins elle est une compagne sûre, indéfectible. Une fois qu’elle vous a mis le grappin dessus, elle vous perfore de ses doux petits clous et s’attache à vous, ample tissu.

 

 

 

 

Quel secret y a-t ‘il dans les yeux d’un tout jeune enfant ? Regard d’innocence ? mais non, regard chargé du passé. et si le bébé savait et perdait ce savoir en grandissant. le contraire de ce qu’on pense souvent. il sait, cet enfant, il sait toutes les terreurs passées, il pleure sur la dette qu’il va falloir liquider.

La foule, en ville, n’est occupée que par l’ouverture des soldes, comme si la nouvelle horrible ne les touchait pas ; ils font semblant de ne pas voir, se détournent comme on peut le faire face à un accident de la route. Un rassemblement : pour crier son indignation ou pour se rassurer égoïstement ? Les deux sans doute, mais quelle publicité bienvenue pour ceux qui voulaient justement affoler le monde !

Tout semble pourtant à recommencer : se tenir debout, la plus grande affaire, apprendre à parler, il faut apprendre tout au long de sa vie alors que tout est là, à la première minute, le poids des siècles et des siècles- où est-ce tout cela ? Le fils engendre le père, des aïeuls nous gardons tout. Cet espace riche de tout le passé est comme les trous noirs de l’univers, on croit qu’ils sont vides, mais non, ils sont pleins d’une matière que l’on ne connaît pas.

Donc, je disais…oh ! et puis j’en ai marre de disserter sur la vie ! je vais faire mon Rabelais : carastebillé, calamitise, babillardisé, innocentisé, engaillardisé…Quel souffle, écrire une page entière comme ça ! moi, je suis déjà au bout de mon imagination. C’est ça le génie-et puis, moi je ne fais que du plagiat, lui, c’était du vrai, du vécu, du spontané, du musical. Il sortait ça de ses tripes…

Qui a dit récemment que la littérature ne pouvait pas être thérapeutique ? D’autres disent le contraire, peu importe.

Ce n’est pas parce que les phrases sont bien agencées, qu’elles ne sont pas vivantes. Il faudrait dire que Proust a écrit des livres morts. Le vivant n’est pas seulement le langage oral. Transcrire le langage oral tel quel en langage écrit a pu faire littérature chez certains, mais ce n’est pas la seule voie pour rendre le récit vivant. l’important étant d’y mettre ses tripes, tiens, comme Rabelais précisément.

« -Deux pantalons, trois tee-shirts et un pull ».

« – Eh bien ! tu commences fort, il y a six semaines de soldes tout de même ! ».

 « -Oui mais au début, il y a beaucoup de choix et toutes les tailles ».

 « -A la fin, il y a d’autres démarques ».

« -Ouais, mais… ».

Evidemment, l’histoire des caricatures du prophète, ça ne pouvait pas rester impuni…

« -On a vengé le prophète ».

Pulsion de mort, pulsion de vie, oscillation perpétuelle…

Le regard du bébé si limpide, si direct, mais secret, profond, interrogateur : pourquoi as-tu oublié , toi, l’adulte, sensé tout savoir, moi, je sais, mais je vais bientôt perdre mon savoir en apprenant tout ce que tu vas m’apprendre toi, l’adulte.

Monsieur Croquemort n’en était pas à son premier orteil.

Son grand-père, Croquaïeul, après avoir initié son père, croquejunior, lui avait livré tous ses secrets, sa grande connaissance orteillière.

Pourtant, lui, de son propre père, Croquemitaine et son grand-père, croquebille, avait reçu d’autres aptitudes : celles de croquer les doigts des mains par exemple. Si on remontait plus loin dans la généalogie, on trouvait aussi Croquignole, et avant, croquembourg. Mais, ne croyez pas que la lignée n’était composée que d’hommes, non, on trouve aussi croqueline, croquibelle, Croquine qui toutes, savaient croquer les doigts des mains, les orteils, les billes qui n’étaient rien d’autre que les yeux.

Tout ça pourquoi me direz-vous ? mais pour voir si les gens qu’ils croquaient sentaient quelque chose, pour voir s’ils étaient vivants ou morts.

Et Croquemort en avait sauvé des vies ainsi !

Donc, en remontant encore dans le temps, après Croquembourg, on trouve aussi Anicroque- oui dans ce temps-là, les noms étaient inversés, question de mode… donc aussi, Mariecroque, Peticroque, Rinocroque et aux temps préhistoriques, Croquemagnon, Croquenjambe, déjà des Croquemitaine et surtout des Croquemort. C’était le nom le plus courant au début de la lignée. Pourquoi pas Croquevivant, puisqu’ils sauvaient beaucoup de gens, sûrement parce que Croquemort, ça sonne mieux, c’est plus rythmé. Croquemort, en fait, est une déformation linguistique de Croquemagnon. l’accent tonique était sur le « on » final, du coup le « agn » était peu prononcé. On disait « Croquemon » et comme le croquemon s’occupait des morts, le nom « Croquemon » est devenu Croquemort, celui qui mord les morts.

Le monde partait déjà tout chargé d’angoisses.

Croquemagnon lui, croquait les orteils des dinosaures pour se nourrir et non pas pour vérifier s’ils étaient vivants. c’était la seule partie de l’animal consommable pour l’humain parce que pas trop grande pour sa bouche. Il  paraît que l’orteil de dinosaure est très fin. mais pas n’importe quel dinosaure ! certains sont trop durs, impossibles à croquer. La vie de Croquemagnon devint difficile quand les dinosaures disparurent. Croquemagnon eut un fils, Croquebouillon, capable de supporter des températures très élevées. c’est ce qui le sauva et la lignée ne fut pas interrompue par la chaleur qui tua les dinosaures .

Cependant, il fallut trouver une autre nourriture. Croquebouillon, Croquechaud, Croquefaim essayèrent les orteils d’urus mais ils s’aperçurent que c’était des sabots, indigestes. La seule issue était donc d’avoir un job et de gagner sa vie pour pouvoir se nourrir. Voilà donc l’origine de leur métier : mordre les orteils des supposés morts. Avec ça, ils gagnèrent de quoi acheter de la viande tuée par une autre branche humaine parallèle : les Carnisaures, mais ça c’est une autre histoire…

Qu’il était élégant, bien mis, cravate, costume rayé et ce sourire avenant, il me dit venir pour me proposer une belle affaire : diminuer de moitié mes dépenses de chauffage. Il a accepté le café que je lui proposai, affable et compréhensif, vingt fois il m’a expliqué, jamais il ne s ‘est lassé devant mon attitude obtuse. Il s’agissait de changer d’appareil, le mien n’était pourtant pas très vieux mais ce nouveau système ne consomme quasiment rien en énergie. il m’a convaincue et il est parti, très poli, très sympathique avec trente pour cent d’arrhes en poche.

Jamais je ne l’ai revu et la nouvelle chaudière non plus.

Tester le sentiment amoureux de son conjoint peut être assez périlleux. Une femme jalouse a voulu s’assurer de l’amour de son mari en organisant une rencontre fortuite entre lui et une séduisante call girl. Qu’advint-il de cet homme honnête, amoureux de sa femme, bon père de famille et qui plus est, catholique fervent ? IL RESISTA . Le fait divers fut si remarquable qu’il parut dans tous les quotidiens.

C’était un médecin de grande renommée. On venait le voir de loin, surtout les femmes. Il paraît qu’il pouvait les guérir de la stérilité. En fait, nul ne l’a jamais vraiment su car ces femmes, on ne les revoyait jamais. Pourtant, une fumée épaisse et noire sortant de la cheminée, prouvait bien que le docteur était chez lui…On découvrit à sa mort que le combustible en était de jolies chairs jeunes et fraîches. Elles n’étaient plus stériles puisqu’elles étaient le combustible.

Un boulanger tue sa femme. Pour se débarrasser du cadavre, il l’enfourne pour faire fondre la graisse et faire du reste, un tas de cendres. Malheureusement, la boulangère était gourmande et avait donc de belles rondeurs. Il n’a pas pu venir à bout de la graisse et a entreposé le surplus dans une caisse sur laquelle il cloua une planche.

Quand les gendarmes sont arrivés pour entendre la déposition du boulanger dont la femme avait disparu depuis plusieurs jours, ils étaient assis sur la caisse contenant les restes gélatineux de la pauvre femme. Ils ne le surent que longtemps après.

 Mais oui, madame, comme je vous l’dis ! not’boulanger, eh ben, sa femme, elle était pas partie ou plutôt c’est lui qui l’a fait partir. Oui, il l’a zigouillée à coups d’marteau, j’crois et le meilleur, j’vous l’donne en mille : comme y savait pas comment faire avec le cadavre sur les bras- enfin si on peut dire- eh ben, il l’a mise dans son four avec le pain, histoire de la cuire jusqu’à c’qu’elle s’émiette en cendres. mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’est la graisse. Il l’a pourtant laissée longtemps  dans son four mais y s’est r’trouvé avec des seaux de graisse qu’avait pas fondue. Alors, il a tout versé dans une caisse qu’il a cloutée, une planche dessus et ni vu ni connu. Les gendarmes ont tapé sa déposition assis sur la caisse.

 De ma vie de gendarme, ça ne m’était pas encore arrivé : être assis sur le cadavre que je cherchais. Bon,  il n’était plus vraiment entier bien sûr, il n’y avait plus que le surplus, mais tout de même… et le boulanger qui me disait qu’elle avait fait une fugue ou qu’il lui était arrivé un accident et je ne sais quoi encore… Il devait bien rigoler au fond, en me voyant assis sur sa femme-enfin sur la caisse remplie de sa femme- pour taper sa déposition.

 Oui, maintenant que j’y repense, ces derniers temps j’avais trouvé que le pain ressemblait plus à de la brioche, il était plus gras. pourtant c’est interdit de mettre du corps gras dans le pain ! or là, c ‘est le cas de le dire, il y avait du corps gras. Si on ne peut plus avoir confiance dans notre boulanger maintenant, s’ils mettent n’importe quoi… sa femme, il n’aurait pas pu l’enterrer comme tout le monde mais non, il faut qu’il provoque la maréchaussée en les faisant asseoir sur les restes de sa moitié. Puisque c’est ainsi je vais dorénavant faire mon pain moi-même.

 Oui ça n’allait plus très bien avec mon mari ces derniers temps. Je ne me sentais pas très bien et quand c’est comme ça, je mange beaucoup trop et ça m’est facile avec tout ce bon pain et tous ces gâteaux à portée de mains. Il faut dire que mon mari a des défauts mais c’est un excellent boulanger. J’adore ce qu’il fait mais c’est justement ça qui n’allait plus entre nous, j’avais pris du poids et il me reprochait de prendre trop de place dans sa vie –dans le lit, en voiture enfin partout- il paraît que je l’écrasais. Il est vrai qu’il est plutôt du genre gringalet, lui. En fait, je crois qu’il était jaloux de ma corpulence et un soir, pour une broutille, il m’a donné un coup de marteau mal placé sur la tête : fracture du rocher, plus de boulangère. Le pauvre, il s’est affolé, il n’a trouvé qu’un endroit pour me faire disparaître : son four. mais c’est là où mes avantages physiques lui ont encore été un cauchemar- impossible de me faire fondre – j’avais d’ailleurs essayé de mon vivant et en effet, c’était impossible. Alors, comme il savait que les gendarmes allaient fouiller la maison, il m’a mise dans une caisse avec une planche dessus pour servir de banc à ces messieurs de la police- pas de cadavre, pas de crime- Ah ! mon satané boulanger, je le reconnaît bien là !

 Une balance, un sablier, une cloche, un compas, un rabot, une scie, des clous, un mètre, une sphère, un polygone, une bourse, un trousseau de clefs, une échelle, un tableau chiffré et codé, un rondin de bois percé, une pince coupante et Dieu sait quoi encore ?… Qu’est-ce que je vais pouvoir faire de tout ça, se dit l’ange ? Quelle drôle d’idée mon Dieu, de m’envoyer sur terre sans mode d’emploi ! pas moyen de trouver une quelconque cohérence à ce fatras. Et le putto n’y connaît rien non plus- aucune aide de ce côté-là- c’est la déprime ! Et puis, ce soleil et cet arc-en-ciel me rappellent mon Eden perdu-nostalgie ! Moi qui venais ici en vainqueur, paré de ma robe somptueuse au tissu moiré, couronné de branches d’olivier à défaut de laurier, me voici assis comme le penseur de Rodin, mes grandes ailes repliées, à me poser des questions sur tout. Déjà ce problème d’identité : suis-je homme ou femme ? Bien malin qui pourra le dire ! j’ai une robe, certes, les cheveux longs, le visage fin mais, Dieu, quelle carrure ! des épaules herculéennes… Questions existentielles aussi ; pourquoi suis-je là au milieu de tous ces objets ? pas de sens, pas de raison sinon la volonté de Dieu. Irai-je voir les habitants de ce village au loin ? pour leur dire quoi ? leur annoncer quoi ? J’aimerais bien être ce chien qui dort à mes pieds, lui au moins n’a pas ces pensées sans objet qui me taraudent.

Mais qu’est-ce qui est écrit là-bas ? Quelle est cette bannière qui traverse le ciel portée par un dragon ?  MELENCOLIA  C’est la damnation de cette terre. Comment me servir de tous ces objets pour réparer ce mal noir et profond.

 « -Allez le putto, aide-moi ! »

 « -Je m’appelle Eros et je cherche un moyen de lutter contre Tanatos, laisse-moi réfléchir ! »

 

 

 

« Proposition : Raconter un fait divers qui vous a marqué de plusieurs points de vue différents  et avec plusieurs techniques narratives différentes : chaque personnage qui évoque le même fait divers a sa propre langue, sa propre voix. Référence : François Bon a écrit un livre : «  Fait divers »  constitué de monologues  de différents protagonistes racontant le même fait. » Michèle.

Danielle

9 heures. J’allume la radio.

« Une voiture a foncé sur le tramway qui a déraillé »

Qu’est-ce que c’est cette histoire ?

Je vois le tram couché sur la chaussée, les lueurs du jour font clignoter son corps métallisé.

Sonnerie de mon portable.

Marie habite tout près.

« J’ai entendu un choc terrible, de ma fenêtre je vois les gens courir dans tous les sens, la voiture s’est embrasée sous le choc, le conducteur devait aller trop vite, mais que faisait-il dans la ligne du tram ? « 

Elle me répète en boucle la scène apocalyptique, le tram déraillé mais debout, la voiture en flamme, les gens qui courent, les hurlements des sirènes, pompiers, police… Qu’est-ce qui se passe ?

 Elle avait pris comme tous les jours le tram à la station Mi-Côte, direction Jean Monnet. Hier au soir elle a fait la fête, fatiguée elle somnolait, trente minutes de repos avant le terminus. Violemment projetée a terre, un choc énorme, tout sens dessus-dessous, qu’est ce qui se passe, çà hurle, les portières s’ouvrent, se ferment, incohérentes. Elle récupère ses affaires éparpillées, des hommes, des femmes, hébétés, contusionnés : qu’est-ce qui se passe ?

Il faut sortir, les portes s’immobilisent, ouvertes, il faut sortir, comprendre.

Il est près des jets d’eau, pas pressé, matinée libre, un tram le dépasse, arrêt Jean Jaurès s’il court un peu il le rattrape, mais non, un peu de marche à pied c’est bien ce matin. Le tram démarre. Un choc effroyable, des flammes s’élèvent. Tout semble se figer un dixième de seconde, puis les images, les sons déferlent. Il court vers le tram, des gens titubent en sortant, il va les aider, qu’est-ce qui se passe ? un attentat peut-être ?

Le journal, le lendemain : « Un homme a sans doute voulu se suicider, il a mis le feu dans sa voiture avec un bidon d’essence  et s’est jeté à grande vitesse sur le tram. Il est mort tué sur le coup et brûlé. Une enquête est en cours. »

L’après-midi je descends en ville, la place est nickel, nulle trace du drame, les trams passent dans un sens, dans l’autre, la vie est là, simple et tranquille…

En rentrant, dans l’ascenseur, ma voisine qui approche de 90 ans, me dit :

« Finalement c’est une histoire d’amour qui finit mal, il ne supportait pas de la  perdre, alors il s’est tué ».

C’est triste quand même…. »

Michèle

La fermière :- Bonsoir, Madame Bécourt, deux litres comme d’habitude ? Elle incline le seau de lait, puise dans le fond avec sa grande mesure et verse dans le pot à lait. –Ah !, j’suis ben en r’tard ce soir, j’avais pas cor’ fini la traite qu’y avait déjà 5 personnes à servir.Et pis j’suis toute r’tournée, c’est qu’y nous en a fait voir, Damien, aujourd’hui ! R’heusement qu’vous avez entendu et qu’vous avez tout d’suite  appelé l’médecin ! J’y avais pourtant ben dit d’plus prendre la vieille échelle en bois, mais y m’écoute  point, y n’en fait qu’à s’tête ! Et pis maint’nant, le v’la rassis pour au moins huit jours, et j’sais même pas quo’ c’est qu’y va pouvoir manger ! Faudra qu’j’y fasse des bouillies, qu’il a dit l’médecin ! Comme si j’avais qu’ça à faire ! Allez, v’la vot’ lait, c’est trois francs, comme d’habitude. Et pour l’école, j’aurai pas b’soin d’vous faire un mot, vous savez bien pourquoi qu’y s’ra absent. Allez, à d’main Madame Bécourt !

Mme Bécourt Oui, Damien va sûrement manquer la classe deux bonnes semaines. Je dirai à Claudine de lui porter ses devoirs tous les soirs, mais c’est pas sûr qu’il pourra comprendre et qu’il les fera . Il doit beaucoup aider ses parents à la ferme, et ça lui plait mieux que de s’asseoir à la table avec ses cahiers et son crayon pour préparer le Certificat d’Etudes. Je voudrais bien arriver à convaincre ses parents que ça lui sera très utile, et qu’ils doivent l’encourager à étudier, mais ils sont aussi têtus que lui ! Le Certificat d’Etudes, ça n’fait pas pousser les betteraves ! Voilà ce qu’ils me répondent quand j’aborde la question… Enfin ! On verra bien ! Heureusement  que j’étais à la maison tout à l’heure. Quand j’ai entendu Madame Defort crier, j’ai ouvert la fenêtre. Je n’ai pas tout de suite compris ce qui arrivait, mais j’ai vu que Damien se relevait et saignait de la bouche, et sa mère me disait d’appeler le médecin. J’ai téléphoné, il était là et il est arrivé assez vite… Damien, ce n’était déjà pas un bavard, mais maintenant, avec sa langue coupée, il va vraiment l’être, taiseux. Je ne sais même pas s’il pourra un jour reparler normalement…Enfin ! On verra bien !

Le Docteur Joye s’assoit à son bureau, ouvre le registre qui s’y trouve, marqué « Journalier » et note :  28-10-1958 17h30 Visite à la ferme des Defort. Damien, 11 ans, a la langue sectionnée. Impossible d’intervenir pour sauver le bout de langue (2,5cm) Désinfection. Application de pommade cicatrisante et hémostatique Hémodol. J’ai laissé le tube pour qu’ils s’en servent. Prescription de Diamycine, mais peu probable qu’ils l’achètent. Prescrit bains de bouche à l’eau bouillie, aliments liquides ou purées, surveiller la température, et repos. Repasser dans deux jours voir s’il n’y a pas de surinfection.

Damien.   La mère entre dans la chambre et allume la lumière  -Tiens, mange ! C’est d’la purée ! Faut qu’tu manges, hein ! -Ai  as  aim !   Ai  al !  Ai(s) oi   an(qu)ille !  Eu  Or (m)ir ! . Et Damien s’enfonce sous sa couverture. Dans le noir, il repasse l’accident dans sa tête et voit défiler les images de l’après-midi. Il se revoit ramenant du pré Héros, le rentrant à l’écurie, lui enlevant son licol et lui donnant une tape amicale sur la croupe. Il se revoit lui versant de l’eau,- il a bien soif après sa journée de labour avec le père-, et cherchant du foin dans le box vide où on l’entrepose. Il n’y en avait plus. Il se revoit posant l’échelle en bois contre le mur, montant au grenier. Il se revoir choisir une gerbe, pas trop grosse, la jeter sur son épaule, et descendre les barreaux un à un, cherchant du pied le suivant tout en gardant l’équilibre. Et là, il y a un trou noir. Il se revoit le menton et le nez sur les pavés de la cour. Il se revoit tout groggy se lever, essuyer machinalement avec sa manche le sang coulant de sa bouche. Il se revoit essayant d’appeler sa mère, et sentant que  sa langue ne répondait plus. Il se revoit debout, hébété, immobile tandis que sa mère accourait en criant.

Le père. J’étais d’l’autre côté, à vérifier la charrue. C’est quand j’ai vu la voiture du docteur, et puis après l’échelle à terre devant l’écurie qu’ j’ai compris qu’y avait un malheur. J’aurais ben dû la remiser avant, la vieille échelle en bois. Surtout qu’j’en ai acheté une neuve, à la foire, en aluminium, il parait qu’c’est solide, ça, et, pour sûr, c’est plus léger. Et v’là l’Damien qui pourra pas m’aider pendant un temps ! Bah ! C’est pas trop grave, sa langue, elle va bien s’guérir toute seule ! On est des solides, nous, chez les Defort !

 

Françoise

« En conclusion, Mesdames et Messieurs, vous en conviendrez, mon client n’a pas mis gravement en danger la société. Certes, il s ‘est attribué le bien d’autrui. Certes, il a pénétré par effraction chez autrui . Certes, il a fracturé la vitrine d’un commerçant et je ne l’en féliciterais pas mais il était sans ressource en cette veille de Noël, au chômage depuis plus de deux ans, donc sans indemnité aucune, et s’il a commis ce vol, c’est pour que son fils comme tous les autres enfants ait un cadeau ce jour là .

Je requiers donc votre clémence et vous demande de prendre en compte que c’est là son premier écart de conduite . »

« D’où qu’tu viens ? T’as vu l’heure ? Deux heures du matin qu’il est ! Non mais, d’où qu’ ça vient, ça ? C’est Paulo qui te l’a donné ? A d’autres ! On voit bien que c’est neuf ! Me prends pas pour une andouille ! Et même… Et même si c’est Paulo qui te l’a donné, ça s’appelle du recel. L’offrir ? L’offrir à qui ? A Dylan pour Noël ? J’ai pas bien entendu ! Répète ! Arrête de marmonner dans ta barbe ! Hors de question ! C’est-hors-de-ques-tion !J’veux pas que not’ fils soit mêlé à des magouilles pareilles ! »

« J’ la voulais, j’ la voulais tellement fort… On en avait tellement parlé tous les deux. Tous les soirs quand j’ sortais du collège. Il était toujours à la maison quand j’rentrais. Le chômage… Et ça allait pas fort dans sa tête… On était allé plusieurs fois la voir dans la vitrine du Motobike de la zone des Grands Champs. Rouge qu’elle était. Trop stylée. Bien trop chère…

J’la voulais, j’la voulais tellement fort…Mais j’savais qu’c’était pas possible. J’la kiffais trop. Et lui aussi. J’en suis sûr : j’l’ai vu dans ses yeux.

Maintenant, j’ai un peu la honte de l’avoir voulu si fort. J’me dis que si j’avais rien dit, il l’aurait pas volée. »

Individu infantile et narcissique. Personnalité fragile mais attachante. Etat dépressif.

A eu une enfance démunie. Essaie de combler son fils unique pour compenser les manques de sa propre enfance.

Rapport à la loi ambigu.

Supporte mal la frustration.

Premier passage à l’acte.

Cambriolage : une mini-moto disparaît dans la nuit.

Le 23 décembre dernier, Thierry, chômeur de 41 ans, a voulu faire un cadeau à son fils pour Noël.

L’affaire avait bien commencé : l’alarme du magasin Motobyke ne s’était pas déclenchée quand il avait fracturé vers 1 h 30 la vitrine à l’aide d’une masse et il avait pu s’emparer d’une mini-moto 50 cm 3. Mais la chance a tourné. A son arrivée dans la cour de son immeuble, les pétarades de la moto ont réveillé le gardien qui a jeté un œil par la fenêtre et a été alerté par cet étrange cavalier, les fesses au ras du sol et les genoux sous le menton. Et il l’a dénoncé.

La société a donc condamné Thierry à 50 jours de TIG (Travaux d’Intérêt Général) et à une amende de 300 euros pour avoir roulé sur la voix publique avec ce véhicule (l’usage de ces mini-motos étant réservé aux circuits).

 

Programmation en cours : Splendid’s de Jean Genet. Un polar traversé par la langue lyrique de Jean Genet.
Proposition d’écriture : Collusion entre deux genres : le fait divers et une écriture lyrique.
Fait divers : petit fait étonnant, tragique, extraordinaire  qui concerne les gens en tant que personnes privées et qui n’a pas d’effet central sur le fonctionnement de la société. Exemple : « Il détruit le bureau de son patron avec une clé à molette » ( N.R.) ou « Il découvre un cadavre et cambriole sa maison « (N.R.)
Lyrisme : expression d’un sujet qui sublime le contenu de son expérience dans une parole mélodieuse et rythmée ayant la musique pour modèle.
Poésie lyrique : genre littéraire qui accueille les sentiments personnels du poète. Le poète lyrique dit « je », cherche la musicalité, vise un idéal. ( Jean Michel Maulpoix)
Donc, raconter un fait divers avec une écriture lyrique : employer « je » parler de sentiments, chercher une musicalité de la phrase, sublimer la situation et l’expérience

Michèle
Je suis Fritz
Je sais ce qu’est l’exil
De la terre natale et nourricière
Dans un pays d’accueil
Qui vous regarde tout drôle, étrange objet de curiosité
Je sais la peur des gens qui vous regardent en étranger
Et vous font rentrer dans leur cirque, vous apprennent de beaux tours
Pour se faire croire qu’ils vous apprivoisent
Et vous dominent.
J’y prends plaisir parfois, les lumières brillent, la musique tourne
Au dernier tour de piste on m’applaudit, je suis flatté
Et l’argent tombe dans le chapeau
Pour enrichir le manager, pas les artistes
Et lui payer sa belle voiture dorée.
Il faut jouer le jeu, se montrer bon enfant
Ne rêver de son île que dans la nuit noire
Et ne mêler ses larmes qu’à la pluie du soir
Pour qu’on ne les voie pas.
Dans la cage étroite où l’on me tient souvent
Le cœur gros pèse lourd et la tête s’enflamme
Et la force des arbres gronde
Dans le corps qui balance
Et la trompe qui saisit les barreaux.
Sur un mot du coolie, sur un fouet qui claque,
Un beau jour de juillet, à Tours, devant la foule,
Je barris de colère et j’explose ma chaine
Et la peur les saisit et les carabiniers
De loin comme des lâches, me visent à la tête.
Dans la lumière qui éclate à mes yeux
En tombant sur le sol je revois mon troupeau et ma forêt natale
Et mon âme rejoint les éléphants du ciel.
Fait divers : « L’éléphant du cirque devient fou et on l’abat à la carabine. Il sera naturalisé. »
Epilogue : Aux enfants qui me voient, empaillé, au musée
Je dénonce en silence la violence des hommes
Et je dis en leur cœur le respect que l’on doit
A tout être vivant, à son environnement,
Le respect à la Terre, le respect à la Vie
Je suis Fritz, l’éléphant.

 

Alice

Je marchais dans la nuit à côté des étoiles.
Le ciel, c’était la nuit, et l’enfer, c’était moi.
J’ai buté sur un corps. Non; une vieille branche.
Il y avait des arbres au fond de ce jardin.

Il y avait des fleurs car c’était le printemps. Les branches traînaient là, de l’automne dernier. Autour de moi, tout refleurit, pensais-je. Autour! De moi le soleil mort d’un enfer à jamais pourri.
Je marchais dans la nuit à côté des étoiles. Le ciel ne tournait pas.
Et dans l’enfer vital, là où tout refleurit, un cri a déchiré le silence.
L’air était tiède. Le cri aussi.
C’était un homme vieux, de la bave au menton, huée suante, hagard. Attaché à une grille de métal, abandonné. C’était beau. Je me suis arrêté, contemplant en silence les arbres qui montaient, prières muettes, vers le ciel creux, sexes dressés vers la bouche accueillante et tiède d’une divinité baveuse. J’ai regardé l’homme, vieux, tordu, adroitement soumis, noble encore dans sa souffrance; l’esclave de Michel-Ange, celui qu’on voit en pierre; les poignets révulsés; son épaule ploie, son échine à son cou forme un dernier rempart; ainsi l’homme vieux, tordu, à sa grille attaché, qui n’a plus à offrir au ciel que quelques gouttes.
J’ai caressé doucement son visage. Ses poches étaient vides, retournées. Il ne dit rien. Le pied de l’arbre voisin était nu; on lui avait volé sa grille, posée contre le muret. L’homme y était attaché, dépouillé de son portefeuille. Mais l’arbre, lui, était nu, obscène et nu – ses racines d’enrager de tant d’insolence et frémir du bonheur de l’air tiède et de sa candeur.
Je marchais dans la nuit à côté des étoiles. Je cherchais la vie, et elle était en bas. L’instant se dilatait tel un vieux camarade.

Danielle

Après quinze jours de grève, après avoir manifesté dans les rues par centaine et à grand bruit, les employés municipaux ont investis la mairie, le maire de cette ville enfermé dans son bureau doré de sa tour d’ivoire, refuse de négocier avec ses employés énervés.
Je me suis enfermée aussi dans ce cube de six étages, avec des hommes et des femmes à banderoles, qui montent et descendent les escaliers, s’interpellent à voix feutrées avec des mines de conspirateurs qui refont le monde.
Des murmures, des on-dit flottent à tous les étages.
Les portes des sorties interdites sont désignées du doigt, des chiens et des policiers souffleraient derrière, dans l’attente d’un évènement improbable.
Des odeurs de pizzas et de sandwichs aux rillettes se mêlent à l’effervescence des corps et des cerveaux excités.
Est-ce une révolution ….
La lutte éternelle du peuple contre ses oppresseurs……
Un évènement à marquer d’une pierre blanche dans notre histoire…..
Le début d’un renouveau si le maire veut bien poser sur ses employés, éboueurs du petit matin frisquet, nettoyeurs de nos rues après nos débordements festifs, dizaines et dizaines d’employés souriceaux, responsables de nos naissances, nos mariages, nos enfants, nos morts, de notre belle ville avec ses jardins labellisés, de sa vie culturelle salutaire, des centaines et des centaines, trois milles qui disent :
o ! Toi !
Notre patron !
Ecoute-nous enfin !
Discute, négocie, parle-nous, dis-nous quelque chose !….
La nuit de décembre tombe vite, les illuminations et les chants de Noël passent par les baies vitrées embuées.
Mouvante, une haie humaine se forme tout au long de l’escalier jusqu’au sixième étage.
Un bourdonnement va crescendo :
Il veut bien sortir…Il veut bien parler….Il veut bien négocier…
Mes yeux se lèvent, Il descend à pas comptés, Il regarde chacun à droite, à gauche, lentement.
Aucune expression sur son visage las.
Il descend calmement, souverain dans le silence retenu, suivi de ses adjoints dévoués.
Je retiens mon souffle, il me regarde à sa droite, il est passé, rejoint ses interlocuteurs choisis, au triomphe dompté, sous les yeux de la presse convoquée, témoin de cet évènement insensé, un maire a été séquestré par ses centaines d’employés, il est resté enfermé toute la journée de son plein gré, ne voulant pas discuter, il a fini par céder.
Mais prudence, rien n’est gagné, patience, attente.
C’est la communion dans les rangs.
Rangés serrés.

 

Magali

Elle découvre son cadavre et cambriole sa maison.
« Tu as lu ça toi aussi ?… Tu as lu ça, j’ai honte !
Qu’est-ce que tu as pensé..? De moi ? Moi que tu connais depuis plus de vingt ans…Tu me connais n’est-ce pas ? Je pourrais même dire que tu es l’une des rares personnes à connaitre mes souterrains, mes pénombres, mes coffres- forts…Pas tous, il est vrai…tu ne m’as pas toujours comprise…je dois te le dire…tu n’as pas toujours voulu entendre, voir les fragments qui t’étaient étrangers, discordants. Tu as voulu me garder là, captive, à ton image, papillon épinglé sous les aiguilles de ton désir. Mais je t’ai échappé. Echappée, tu comprends ?
Enfin, tu es là, je suis contente que tu sois là. Tu es là depuis si longtemps. Un phare dans mes profondeurs. Un phare pour me sauver ou me fracasser ? J’ai douté, tellement douté, tu comprends ? J’avais peur, au début…J’ai aimé avoir peur, j’ai préféré aimer ma peur et l’apprivoiser. T’apprivoiser.
Et toi ?
Tu es là aujourd’hui, à mes pieds, mort…mort, mort !
Ils ont cru à toute l’histoire, tu sais. Ils ont pris ma déposition. Le procès, les journalistes, l’interview et nous voilà résumés par cette pauvre phrase : Elle découvre son cadavre et cambriole sa maison.
Oui je t’ai découvert. Je t’ai découvert tu avais 23 ans. J’ai percé ton armure de combattant, de révolté, de hors-la-loi. Je t’ai touché…tu ne l’as jamais vraiment avoué, n’est-ce pas ? À personne ? Mais tu me l’as dit sans mot, année après année…parce que tu étais là, toujours.
J’ai fait comme tu me l’as demandé : je suis venue. Seule. J’ai ouvert avec la clé que tu m’avais fait parvenir par courrier. J’avais mis des chaussures noires à talon que j’ai ôtées à tes pieds, j’ai fait glisser ma jupe en satin rouge à mes pieds, j’en ai recouvert ton visage tendu vers moi comme pour une prière, un baiser, j’ai tenu ton cou avec, j’ai caressé ton corps avec, et l’ai abandonné sur ton sexe.
Comme tu me l’avais demandé dans cet hôtel dont je me souviens…
Après j’ai fouillé, j’ai exploré minutieusement nos vingt ans, nos trente ans, nos années, toutes. J’ai traqué dans ton appartement chaque souvenir, chaque relique, chaque trace de nous, vécus ou imaginés. Avec de longs gants de velours noir, tu sais ceux que tu aurais aimé m’offrir, j’ai saisi une à une les photos de moi que tu avais gardées-prises et gardées-, j’ai empaqueté ton ordinateur pour plus tard (comme une chienne son os… Tu aimais bien les phrases à double fond.). J’ai respiré tes vêtements un à un, j’ai pris le temps, je l’ai étiré en une nuit de saveurs. J’en ai choisi trois : un pull, une veste, un caleçon. J’ai fouillé ton panier de linge sale aussi. J’ai tout enfoui dans un sac de soie, j’ai serré le lien pour garder précieusement tes effluves vivantes – Je ne l’ouvrirai que parcimonieusement, pour un shoot d’exception, et peut-être y plongerai-je jusqu’à l’asphyxie -. J’ai fini de me déshabiller, j’ai laissé la porte de la salle de bain ouverte et me suis douchée devant toi à mes pieds.
Je me suis allongée sur ton corps et y suis restée, jusqu’à être sèche. Jusqu’à plus de larmes. Ça a duré une nuit entière, et une autre nuit encore. Le lendemain, à l’ouverture, je suis allée au commissariat.

Nicole

Sur le pont mon regard mesure
Ni les dés ni le hasard
N’ont truqué leur chemin

J’écoute incrédule j’écoute encore
Les fenêtres ouvertes pour plus de certitude
L’eau avale absorbe pèse
La voiture crie son besoin d’asphalte

Je laisse à ses sensations nouvelles
Le monstre de métal hébété

Leur corps souple et libre
A jailli des coques protectrices
Les tendres vies s’unissent
A la lente langueur du fleuve

Le choc – Les cris – La détermination
Totale – Elle ne les touchera plus
Souffrir – Elle va souffrir
Finir – Nous allons finir

La petite fille glisse par la vitre
Sirène dans le fleuve royal
Pas d’Ulysse à capturer
Ses cheveux se mêlent au fil de l’eau

Elle engage son voyage
Sans palmes ni tuba
Son corps vaillant
Jusqu’à Angers nagera

J’entends cette autre enfant
« Les garçons y z ont pas de cerveau »
Les sans cerveaux le fils et le père
Gisent dans le cercueil improvisé
Planté dans le sable

Sur le pont plus de circulation
Les badauds captent en vidéo
La remontée de deux âmes
Qui ont déposé les armes
Plus de séparations
Plus de divagations
Ensemble dans la mort

L’effroi du silence en mon corps

Philippe

En arrivant dans le bureau, j’ai croisé le regard désespéré de cet homme, dépassé par le poids incommensurable de son acte. J’ai vu dans son regard la lueur du désespoir qui masquait difficilement la haine qu’il avait dû ressentir.

Comment ne pourrais-je pas le comprendre, moi qui représente la force de l’état, cet homme peut-être écrasé par la pression permanente qui le harcèle. Comment lui dire la compassion que je ne peux lui exprimer, au moment de refermer sur ses poignets tremblants ces attaches de métal qui lui signifient que dans notre société la force doit rester à la loi.

Je me dis que l’idéal de fraternité, affiché au fronton de nos édifices, se fracasse au mur de nos sociétés inhumaines. Que sait son patron de sa détresse, de son mal de vivre, de son manque d’amour peut-être, de son espérance bafouée par les blessures

Nikita

J’ai ramassé le sac en plastique
Je suis descendue à la cave
J’ai ouvert le congel
Je me suis penchée au-dessus du bac
J’ai inspiré l’air glacé et la buée
J’ai plongé mes mains dans la glace
J’ai fait un peu de place
J’ai poussé sur le côté
celui qu’était déjà congelé
J’ai mis l’autre tout près
Je ne savais pas qui c’était
Il paraît que c’était mon bébé
Il était déjà mort
ou pas tout à fait encore
J’ai foutu son corps
Sur les côtes de porcs

 

Remonter aux origines, à la genèse, litanie de l’engendrement, invention de langue et sonorité des mots…

LAURENCE

GENÈSE DES FAITS DIVERS

Au début, c’était le bordel total – des bouts de continents qui flottaient sur l’eau.
Pendant longtemps, ce bordel a continué : parfois des animaux restaient scotchés sur un iceberg ou sur une ile.
Et après, personne ne s’y est vraiment retrouvé non plus.
Donc il a fallu inventer une histoire pour faire croire que tout cela avait un sens.
Ce n’était pas facile : dans le bordel initial, régnaient la Colère et le Désir. Hermaphrodites tous les deux, ils n’arrêtaient pas de décliner toutes les positions possibles et imaginables : au-dessus, en-dessous, accrochés aux branches … Et à force de baiser non-stop, ils ont engendré la Fatigue et le Sommeil, qui, eux aussi, changeaient de sexe comme de chemise.
Là, le bordel persistait mais était différent.
La Fatigue devenait le Sommeil. Mais quand le Sommeil se réveillait, il ne se rappelait plus qui il était. Dans les arbres, autour de lui, la Colère et le Désir virevoltaient comme toujours. Mais lui, ne sachant plus qui il était, il attendait de voir – et à force d’attendre, la Fatigue revenait – et vlan, tout recommençait.
Tout cela dura très longtemps, jusqu’au jour où le Sommeil se mit à rêver : des formes apparaissaient, se fondaient l’une en l’autre, et surtout, parlaient et chantaient.
Quand le Sommeil se réveilla, il se demanda s’il allait être femme ou homme.
Histoire de voir, il se fit femme – et il trouva que c’était plutôt pas mal, comme cela. Ceci dit, la Colère et le Désir continuaient leur cirque incessant.
La Fatigue, elle, se retrouva seule et commença à s’ennuyer.
Histoire d’emmerder le Sommeil devenu femme, la Fatigue se fit homme, juste par pur esprit de contradiction.
« Arrête de me casser les pieds, tu me fatigues ! » criait la femme. Et l’homme de lui répondre : « Franchement tu exagères, tu ne fiches rien de tes journées, sauf quand il s’agit de faire la sieste ou, le soir, d’aller dormir ! »
Et c’est à ce moment-là, bien avant qu’ils ne commencent à baiser et à se reproduire, que la femme et l’homme créèrent le féminisme et le machisme – le premier étant une stratégie préventive contre des problèmes qui n’ont toujours pas fini de nous empoisonner la vie.
Leurs noms, à toutes ces femmes et tous ces hommes ?
Vous pouvez ouvrir les vieux annuaires ou aller sur internet, et vous les verrez, là, alignés en colonnes entières. Même chose dans les registres d’états civils, et sur les pierres tombales des cimetières.
Et de toutes façons, que l’on connaisse ou non leurs noms, c’est toujours le même bordel qui continue entre la Colère et le Désir, sous toutes les formes que prennent les faits-divers dans les « une » des presse locales comme dans celles des grands médias :
« Folle de colère, elle émascule son compagnon », « Il étrangle sa femme après avoir abattu son amant » – etc., etc., etc. … jusqu’à la fin des temps.

***

ALICE

Début :
je prends la lettre D parce que dans l’alphabet latin elle ressemble à une porte.
Et chacun sait qu’en hébreu, la Bible commence par un beit, c’est la deuxième lettre de l’alphabet, c’est une lettre-mot qui veut dire maison ; c’est une porte de tente qui s’ouvre, c’est une entrée, mais avant : le mystère. On commence par une béance. D’où : Début (avec majuscule ) = Béance.
Ensuite, c’est beaucoup plus précis et ça va arriver à moi, parce que je ne vois pas de qui d’autre écrire la généalogie et que je suis un mythe.
De Début naquit Béance, grâce à l’interstice ouvert dans le D majuscule. Début et Béance tirèrent un coup ; il naquit d’eux Béatrice, dite Baisance, autre nom pour dire la Bienheureuse, le Bonheur, la Toute-Évaporée. Béatrice eut un frère à mauvais caractère. Comme les théogonies ne s’embarrassent guère des questions d’inceste, ils enfantèrent : trois fils ; l’aîné, le sage Mardochée : il naquit directement avec une barbe et des téfilines ; puis Paulinou-au-coeur-de-Pierre (c’est à cause de lui que dans les Évangiles, Jésus est dit aussi Fils de l’Homme, mais ça c’est une autre histoire, ce sera un cousin) ; et puis Ismaël, le Sans-Commentaire. On remarquera que leur père n’a pas de nom, au mieux, Père, une majuscule. Fils cadet de Béance. L’absence règne.
Ces trois fils voyagèrent de par le monde récent en quête d’épouses.
Le premier rencontra une grue, somptueux oiseau femelle au long cou, et l’épousa. Mardochée engendra ceux dont l’esprit délié flirte avec les oiseaux.
Paul, lui, prit une tortue pour femme. Sa lenteur douce et sa carapace lui inspirèrent ses talents de bâtisseur. Ses descendants surent faire des cathédrales.
Ismaël, enfin, rencontra une truite. Son silence lui convint. Il n’aimait pas les commentaires.
Puis leurs descendants se répandirent sur la terre et ces fils et ces filles se multiplièrent parmi les humains. Or, ce n’était pas exactement des humains, qui ont pour ancêtres Adam et Ève, et dont vous connaissez l’histoire. C’était des Kenghavars. Des sang-mêlé. Hommes et animaux à la fois.
Cette généalogie mystérieuse a su la plupart du temps rester discrète. De-ci, de-là, apparaissent dans les mythologies diverses des hommes-taureaux, ou des sphinx, ou on se demande comment furent construites les pyramides et les cathédrales (demandez à Paul), ou si l’Atlantique n’avait pas été traversé avant Christophe Colomb par les Islandais (mais en fait c’était les hommes-poissons, descendants d’Ismaël).
Les Kenghavars sont discrets. Vous imaginez bien que c’est une contrainte majeure qui me fait livrer ce nom.
Rimbaud en était un. (Lisez Les Mains de Jeanne-Marie).
Après Mardochée vint Enoch, après Enoch naquit Lily-Flore, après Lily-Flore vint Sarane, après Sarane vint Amelia, après Amelia vint Jeanne-Marie, après Jeanne-Marie vint Jacques, après Jacques vint moi.
Nous vivons à chaque fois très longtemps, plusieurs siècles. Parfois nous vivons plusieurs fois.
C’est ainsi qu’au Moyen-âge Jeanne-Marie écopa d’un procès en sorcellerie. En 1392 après Jésus-Christ exactement ; si on compte ainsi ; ou encore en 7487 après l’union primordiale entre Début et Béance.
On lui demanda d’où elle venait. On la questionna sur ses origines. On la passa à la question. Elle avoua, sous la torture, qu’elle connaissait les plantes et leurs pouvoirs. Elle avait les mains noires et les ongles écaillés de ceux qui retournent la terre. Elle n’avoua pas qu’on l’avait déjà enterrée deux fois, toute vive, et qu’elle avait gratté le bois du cercueil avec ses griffes et remué la terre et connu les racines des plantes mieux que n’importe qui. Arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petite-fille de Mardochée, elle avait du sang d’oiseau dans les veines. La nuit, elle volait. Et elle chanta à ses bourreaux :

Plume vole
Tu connais Lilith
La fille de Satan
Celle qui naquit
D’une goutte de sang
La plume arrachée
Soufflée par le vent
Quand Satan tomba
Au bord du grimoire
Plume vole
Tu connais Lilith
Fille de Satan
Lucifer au trou
Lucifer au bout
Mais sa plume reste
Et le sang au bout
Et naquit Lilith
Plume vole
Je suis sa cousine
Moi Jeanne-Marie
Moi la Kenghavar
Sa cousine aussi
Je suis née du sang
Je suis née des plumes
Je suis née du vent

Évidemment, elle a été pendue. Son aveu n’a pas fait rire les bourreaux. Mais Jeanne-Marie avait prononcé ce nom secret : Kenghavar, et ne mourut pas. Sa mort survint deux siècles plus tard. Elle rencontra, une nuit qu’elle volait par-dessus un épais tapis de nuages, une clairière en bord de fleuve au-dessus de laquelle, curieusement, les nuages s’étaient absentés. Elle redescendit, se posa, redevint femme à la faveur de la nuit. Un berger, jeune, dormait sous un arbre. Il avait attaché à la branche basse et souple d’un frêne un magnifique alezan. C’était un cheval roux, à l’encolure douce et attendrissante. Ce n’était pas tout à fait un cheval ; mais l’un des Kenghavars qui attendait patiemment qu’on puisse recréer un monde meilleur, où les humains seraient sinon moins nombreux, du moins plus sérieux et plus sages. Ils s’unirent dans la nuit. Le foutre du cheval jaillit avec la mort. Mon père était roux, plus jeune. Il grandit seul en faisant des tours de force, dans les fêtes foraines, au XIXème siècle, un peu comme Rémi, le héros de Sans famille d’Hector Malot. Les Kenghavars ont ceci de commun, avec les mantes religieuses, de mourir peu de temps après l’accouplement. On ne renaît pas de ses cendres.

Quant à moi, je vole la nuit au-dessus des fleuves. À peine mon père a-t-il eu le temps de me transmettre, à réciter, le soir, la litanie des noms. J’ai grandi seule. Je prie nos ancêtres, Début et Béance, de m’accorder une maman. Évidemment, le ciel est vide. Aussi ai-je construit un temple, près des bords de la Loire. J’ai fait passer cela pour un aménagement paysager. C’est sur la rive droite, à Tours. J’ai fait aménager une série de trois petits pontons. Des plantes sauvages y poussent, des simples. J’ai fait écrire leur nom : saponaire, camomille, gentiane, cerfeuil, chèvrefeuille, reine-marguerite. En hommage à ma grand-mère, Jeanne-Marie. Les pontons sont tournés vers le Sud, car la tradition dit que le jour où le Soleil se lèvera enfin au Sud, le règne des Kenghavars sera venu. Il y a des arbres, le long d’un chemin où autrefois passaient les chevaux. Chaque matin, j’attends.
Je sens que nous sommes de moins en moins nombreux. C’est pourquoi j’aimerais mettre des jumeaux au monde. Ou transmettre l’esprit de notre étrange famille, sur laquelle le monde tient. Car l’équilibre entre les règnes est précaire et les frontières sont minces. Comme les autres animaux, nous souffrons du manque d’espace et trop souvent, de la faim. Aussi, moi, la nuit, je mange. J’attrape des cailles et des petits lapins.
∞∞∞
NICOLE B.

Au départ une boule Noos. Un fil à couper le beurre ou le fromage comme vous voulez. La boule roula, croisa le fil. En deux. Séparée. Entre les deux, le vide. Plus de course folle dans l’univers. Une oscillation pour la moitié basse, une aspiration pour la moitié haute. Puis l’éclatement. Le ciel ses planètes ses étoiles. En bas du chaos. Ça tomba ça s’effrita ça frotta ça flamba ça s’extirpa. Ça ? Mais quoi, ça ? Des morceaux de rien. Séparés. Ils prirent couleur. Ils se mélangèrent. Tout redevint noir. Ils tentèrent l’arrachement au magma. Chaque bout qui y parvint reprit couleur. Bleu rouge jaune vert marron violet. Il y en a qui se séparèrent moins bien que d’autres, qui gardèrent un peu de l’autre en eux. Il y en a qui s’arrachèrent du magma jusqu’à ce que leur couleur soit limpide, unique. Le bleu gagna la partie, le jaune tint une bonne place puis le vert qui s’embourba les pieds dans le marron. Le rouge fit ce qu’il savait faire, il devint tout rouge. Une place souterraine. Puisqu’il n’arrivait pas à couvrir l’espace, il agirait en saignant le monde quand personne ne s’y attendrait. Le rouge décida. Liquide, il coulerait où et quand il voudrait. Il éclabousserait. Le jaune récupéra tous ses petits jaunes. Ils se serrèrent si fort les uns contre les autres qu’ils rappelèrent une certaine boule. Le jaune gonfla d’air ses poumons. Il voulut s’envoler. Il y arriva. Pourtant à chaque expiration, il descendit. Un peu. Rien à faire. Qu’importe, il rejoignit l’autre bleu. Car les bleus furent deux. L’un resta avec la partie haute, l’autre s’infiltra dans la partie basse. L’un devint gaz, l’autre liquide. Le jaune passa du gaz au liquide sans pouvoir choisir son camp. Le rouge furieux le tâcha à chaque passage d’un élément à l’autre. Peut-être une idée du fil à couper le beurre. Le reste du temps… Vous avez dit « le temps » ?
Pendant que les couleurs jouèrent des coudes, des grumeaux se formèrent dans une couleur indéfinissable. Ils s’alignèrent en forme de bâtons merdeux. Ils tombèrent se fracassèrent s’agglutinèrent s’effondrèrent se redressèrent. C’est qu’ils firent du bruit ces petits merdeux. Le combat des couleurs fut silencieux, il ne laissa que traînées délavées. Avec eux naquit le bruit. Ça cogna, ça frappa, ça couina, ça chuchota, ça cria.
Et ça se multiplia ! Comment, nul ne put le dire. Il paraît que ça a à voir avec le temps. Mais celui-là, on ne l’a pas encore attrapé. Ce qu’on sait de lui c’est qu’il s’habillait dans un costume bien taillé, bien tenu. Très régulier. Pas un faux pli, pas un fil qui ne dépassa. Ce n’est pas lui qui aurait tranché la boule. Mais parfois il la perdit la boule. Sous son costume si précis, des trous, qu’il ignora. Il voulut faire une pelote : un fil qu’on tirait et ça se déroulait toujours pareil. Les trous ! La pelote tomba dans un trou. Le temps, il se mit à courir si vite qu’on le perdit. Quand on s’appelle le temps, on ne baisse pas les bras. Il jeta d’autres fils. Il en lança tant que les grumeaux en attrapèrent. Quand on naît grumeau, on adhère à tout ce qui passe. Le temps, il ne comprit rien. Arrêté, le temps.

∞∞∞

DANIELE

Je m’appelle NAOH. Quand je suis né mon père venait de lire LA GUERRE DU FEU de ROSNY AÎNE. Je suis chercheur. Au pied d’une falaise qui vient de s’écrouler en Angleterre dans le Comté de Norfolk, des empreintes de pas dans les sédiments, enfouis, là, depuis des centaines de milliers d’années.
C’est là d’où je viens.
Des pieds d’enfants, des pieds d’adultes, ils marchent vers le nord. Ils fuient. Le corps est nu couvert de croûtes et de vermines. Ils marchent, c’est marche ou crève. Les autres sont morts épuisés. Les doigts se réchauffent dans leurs entrailles fumantes. Le sang est bu tiède, les morceaux choisis en connaisseur, avalés en grognant, le meurtre dans les yeux. Il faut vivre.
Les animaux fuient aussi, hurlent, se battent, défèquent, s’accouplent. La vie. La fuite.
La pire des bêtes, celle qui les fait fuir tous, le feu, hurle, fauve qui se nourrit de tout sur son passage, animal insatiable, il gronde, gémit, meurt puis repart à nouveau, siffle, craque, chuinte, faiblit sous la pluie,
s’élance encore.
Les pieds enfoncent dans le sol, ils fuient, animaux parmi les autres, fauves entre eux, ils vont se battre, se tuer, se manger, se reproduire.
Ils vont traverser des centaines de milliers d’années, mener la vie sauvage de la survie.
Dés que j’ai vu ces empreintes, j’ai su que je venais de là.
Les visages sont laids, grimaçants, sans langage, chacun est un ennemi pour l’autre. Ils rencontrent d’autres hommes, les plus féroces, les plus malins, les plus cruels survivent.
Au fil de centaines de milliers d’années, mais il faut des centaines de milliers d’années, par quel miracle, mais ce n’est pas un miracle, un miracle c’est rapide, instantané… Par quels effets, par quelles influences; par quelles longues et douloureuses transformations de l’enfant que j’ai été, renaissant à chaque générations, sans souvenirs des épreuves passées.
Je sens douloureusement sur cette plage, devant ces empreintes, les naissances dans les cris, les suées, les odeurs chaudes, les peurs.
Aucun répit dans ces naissances, des centaines de milliers d’années de naissances, aucun moment d’accalmie.
Des centaines de milliers d’années…..J’ai envie de hurler sur cette page, là , devant l’enfant que j’ai été et que je suis devenu.
Mon ventre se tord, mes boyaux me torturent, je vomis longuement en giclées acides, mon corps se vide par tous les bouts de cette putréfaction de centaines de milliers d’années accumulées.
Qu’Est-ce qui se passe ? Qu’Est-ce qui m’arrive ?

Je ne veux pas voir devant moi ces centaines de milliers d’années.
Je préfère le néant.

∞∞∞

FRANCOISE

Au début du commencement était Grande Gadoue qui s’étalait sur le sol. Elle coulait, se répandait et rencontra le Grand Boue qui dégoulinait lui aussi. Gluants, ils se frôlurent, se mélangirent, s’amalgamellinrent jusqu’à former un colombin qu’ils appelurent P’tit Boudin.
C’est à ce moment là qu’appara un astre qui chauffait dur, le puissant Radiator, et P’tit Boudin séchut, se coupa en deux morceaux qui roulurent bien loin d’eux et déclarirent s’appeler Argile et Glaise.
Ils rempinrent, progressirent comme des vers de terre et rencontrurent l’un Sable, l’autre Caillou.
Argile et Sable niquèrent et naquirent des êtres gigantesques qui enflurent à vue d’oeil, comme s’ils avaient été mélangés avec de la levure Vahiné. Ils dominationnèrent leurs parents et les écrabouillantèrent avec les pieds brûlants qui venaient de leur pousser. Ils étaient au nombre de sept et s’appelurent Osmose, Ostensible , Ostende, Oscar, Ostile, Ospice et Ossuaire.
L’union de Glaise et de Caillou fut, elle, moins fertile. Il ne leur advena que deux enfants : Musclor et Ligamentus.
On surnommait les enfants d’Argile et Sable le Groupedézos. Bien charpentés, ils cherchaient la cogne sans arrêt et faisirent la guerre à Musclor et Ligamentus qui avaient comme atout la souplesse face à leur rigidité.
Du dernier combat ne restinrent qu’Osmose et Musclor. Tous les autres clapotirent, puis ces deux là se plaisirent. Poursuivis par Glaise et Caillou qui ne comprenaient pas l’attirance de leur fils pour la meurtrière de son frère, ils s’enfuyèrent dans une vallée lointaine où ils s’accouplirent.
Il leur vena une fille qu’ils appelurent Bigbedaine, tellement elle ressemblait à une grosse patate. Elle aurait pourtant dû être parfaite, mélange de chair et d’os.
Osmose la nourrissait de son lait naturellement dopé à la levure Vahiné.
Elle buva tant de lait maternel que de grosse patate, elle devena grosse pastèque, puis grosse citrouille. Tant et si bien qu’elle éclatit et éclaboussut l’Univers entier. Ce fut le Bigbedaine Bang. De ses éclaboussures poussinrent des milliers, des milliards plutôt, d’êtres vivants qui se répandèrent sur la terre.

∞∞∞

NIKITA
Il n’y avait pas encore de début et encore rien de vrai.
Alors ce qui n’existait pas se retira et une colère de postillons arrosa le vide. Une gerbe grasse et gluante s’abattit sur la surface du rien et enfanta Youmourta.
Ainsi Youmourta, née du rien et du grumeau, bricola le Début. Elle astiqua les bords du bout et le dessous du bout, enfantant Kremchanti qu’elle plaça au sommet de la voûte, à côté des tuyaux, séparant le cercle et la spirale.
A son tour, Kremchanti engendra Yohourtlou et Fasoulyé, les nommant maîtres de l’abîme et de la puissance céleste.
Ayant accompli sa création,Youmourta s’enroula sur elle même et fut avalée par Fasoulyé qui la broya dans sa bile, l’écrasa dans ses entrailles et l’accoucha par ses tuyaux.
Dans la chiure de Fasouliyé grouillaient des lombrics par myriades. Ils constituèrent le Premier Peuple, et installèrent la lumière à la droite des tuyaux.

∞∞∞

SOPHIE

Au commencement était le vent,
et le vent était effroyablement seul et désespéré.
Il ne laissait derrière lui que désastre et infini silence.
Exaspéré, dans un effort ultime il explosa
Et donna naissance à des jumeaux Ebotéro et Sakatomi
Qui étaient mâle et femelle
Et se mirent à forniquer à qui mieux mieux.
Quand sakatomi fut enceinte, son ventre fut si gros qu’on aurait pu y faire entrer des montagnes et des forêts.
De leurs ébats naquit Ebosaka
qui labourait la terre de ses cheveux et l’ensemençait se vautrant dans les sillons
et Terotomi qui investit les eaux et suscitait des océans et des abimes habités de monstres, de poissons et de créatures innombrables.
Du sperme des deux frères naquit Solter, le dévastateur
Puis Esta qui s’accouplait à tout et à tous engendrant une multitude de descendants.
Bientôt, Solter et Esta furent fatigués.
Ils s’endormirent sur la plage et leur sommeil dura mille ans.
Et leurs rêves et leurs désirs prirent place
Grandirent
Les recouvrirent
Les étouffèrent.
S’envolant, ils retrouvèrent l’ancêtre primitif, le vent ;
Le vent vit que les rêves et les désirs devaient vivre.
Il cracha, expectora, souffla pour les disperser autour du monde.
Ils furent partagés entre les habitants qui s’en saisirent et les avalèrent…
Et voilà.

∞∞∞

MICHELE

Chez les Tchouktchis
Tchingatzé, bien serré dans la peau de renne sur le dos de sa mère Okoumé somnole par moments, balloté par sa marche dans le blizzard froid de cette nuit d’hiver. Akousta la loutre et Sonké les cornes de renne ne sont pas visibles dans le ciel, constate Okoumé, dépitée. Mais Zoubi la dent d’ours et Charouna la –lune-qui –décline-et-dont-le-Dieu-Sokol-a déjà mangé-la-moitié sont bien visibles vers l’Est.
Okoumé tape ses bottes de renard des neiges et la yourte de la chaman la prend dans son ventre chaud. A la face de Tchingatzé passent de grands yeux rieurs, des barbes maigres, des chapkas de lapin, des bouches sans dents, et bientôt la chaleur enfumée et les chants le plongent à nouveau dans une somnolence feutrée. On le dépose sur la natte et la cérémonie commence.
« Tchingatzé tu es, Tchingatzé tu seras, toi en qui l’esprit de la loutre du ciel étoilé demeure, tu auras sa souplesse et sa ruse, toi, engendré par Okoumé fille de Sonké les cornes de renne, engendrée par Zangmo qui porte l’esprit de Charouna, engendrée par Yangden qui était liée à Sokmi, l’étoile de l’Ouest, engendrée par Tsalia dont on sait que l’esprit de Sontse le-soleil-froid-du-premier-jour-de-neige était en elle, engendrée par Krona, liée à la grande explosion du début de la vie de notre tribu. Comme le dit notre légende, vérité de la vérité, foi de chaman de foi de chaman, conscience de notre conscience, les débrits de l’explosion du ciel ont formé le rocher Tchouk et le rocher Alas, puis le dieu Béra s’est fait eau et a pénétré l’espace que le dieu Mir a tranché à la hache, séparant les rochers Tchouk et Alas. Tous les êtres vivants ont étés divisés en deux et jetés par moitié sur Tchouk et Alas. Seules les constellations du ciel auxquelles leurs esprits restent reliés leur permettent de continuer à penser à leur moitié perdue.
Tchingatzé tu es, Tchingatzé tu seras, tu es la loutre douée de souplesse et de ruse. Il t’appartiendra de remembrer la vie, de nager à travers Béra, de trouver sur Alas Zetagnitch et de t’unir à son corps. Alors vous grandirez et grandirez, vous deviendrez le Géant DvoÏnik, votre tête touchera votre constellation Akousta, alors une grande explosion aura lieu à l’intérieur de vous, et de là une grande, immense lumière jaillira, éblouissante, et des étincelles brûleront toutes les scories des êtres vivants des rochers Tchouk et Alas. Alors la vie entière deviendra Tchervik, un seul ver immense et immensément luisant qui absorbera tous les êtres dans ses membranes transparentes. Alors au solstice d’été Tchervik partira naviguer dans l’espace interstellaire pour rejoindre sa matrice Iasnason, le soleil primal de tous les univers stellaires. Et le Silence sera. »
Tchingatzé était endormi depuis longtemps, sa mère Okoumé elle-même somnolait, ainsi que les autres membres de la tribu. Et la chaman se tut, ayant redit ce soir, comme à chaque événement important et à chaque solstice, les récits mythiques et prophétiques de la tribu, qui étaient garants de leur existence et de leur cohésion sociale. Alors le vieux Sokou se leva et commença à verser le tchang.

Ceci est une tentative. Ceci est une vidéo de la première proposition d’écriture de la deuxième session. Ceci ne sera sans doute pas très clair mais ceci ne demande qu’à s’améliorer ou à cesser à tout jamais.

 

Le texte de Danièle

Début du 20e siècle.Campagne bretonne. Labeur du milieu pauvre paysan
dans les tourbières de la Brière. Echappatoire par l’école le certificat, les
concours. Grosse envie de vivre. Partir colon au Vietnam, les plantations d’hévéas, le rêve.

C’est la guerre. Mariage, enfant en devenir. Départ en août 14.
Blessé le premier jour, une balle , le nerf sciatique sectionné.
Fait prisonnier en Autriche. La rage, une patte folle, un appareillage à vie jusqu’en haut de la cuisse, bien soigné. Un an prisonnier avec une sorte de polissage au contact des autres de tout milieux sociaux.
Echange de prisonniers. Dur retour, rien n’est pareil, tout à refaire, à revoir, un enfant qui porte son prénom parce qu’on le croyait mort. Le corps est mutilé mais l’esprit s’est aiguisé, les choses, la famille, vus d’un autre œil.

Partir oui, il faut, dés la fin de la guerre, à Paris, dans une rue populaire, un travail de fonctionnaire réservé aux grands blessés de la guerre, les opérettes de quatre sous et les guinguettes. Le grand blessé attire les femmes. Sur les photos c’est déjeuner sur l’herbe, canotiers pour les hommes, sourires du dimanche, jolies jeunes femmes, enfants en col marin.

Mais cette envie de partir toujours, fuir la menace de guerre, tout laisser tomber, vendre la maison en pierre meulière, louer une propriété dans le sud, du soleil, c’est loin de tout, il faut traverser la rivière en barque pour aller à la ville, à l’école. Et les femmes sont bigrement belles ici, libres, c’est le soleil qui veut çà. Ce n’est pas le Vietnam mais la façon de vivre rêvée. La famille, le travail, les grandes tablées patriarcales, la chaleur avec ses orages, les inondations l’hiver, les siestes l’été, le raisin qui murit, les cuves en verre, les amours toujours.

L’âge arrive; la guerre aussi. Les enfants se marient. Les photos sont plus sages, les visages plus graves. la vie s’organise, poste à galène, vêtements taillés dans un parachute, tailleur de la mariée dans les rideaux.

Des réfugiés à abriter.
Des dénonciations.
Fusillé.

Le texte de Nikita

La place est noire de monde et rouge de colère. C’est difficile de se frayer un chemin pour garer le vélo. Tant mieux. Ça veut dire que l’alerte a été donnée, et que beaucoup y ont répondu.
Des pancartes. Des visages graves. Des yeux humides.
A 11 heures ce matin l’équipe de Charlie se fait massacrer.
A 11 heures ce matin, je bois un café -il est bon ce café- et je ne me doute de rien.
C’est comme le 11 septembre. J’étais à la FNAC et je suis passée devant le rayon des télés. J’ai bien senti quelque chose d’anormal. Devant le mur d’écrans, les gens étaient sidérés, les yeux scotchés sur les tours en flammes et il y avait ces corps qui tombaient dans le vide. Non seulement les images passaient en boucle mais elles étaient multipliées par le nombre d’écrans. C’était de l’horreur amplifiée, proposée par Samsung, par Sony, par Philips, par Telefunken, par Toshiba, par Panasonic.
On ne rigole pas avec Dieu.

Le groupe de la première session se retrouve pour écrire à partir des propositions que je fais au 2ème groupe. C’est pour les soutenir que je fais les vidéos. Voici le texte de Jean-Paul.

Texte de Jean Paul

J’ai avalé ma langue

Je me lève dans la poussière du jour avec une idée fixe. J’ai vraiment le sentiment d’être incompris. Je tourne en rond dans mes pantoufles. Dehors la rue au bord du fleuve apporte des relents d’automne, odeurs de feuilles pourries et de grisaille. J’habite sur la cour, l’ile du centre ville, et l’eau boueuse semble prendre en tendresse dans le creux de ses bras l’immeuble décrépi. L’ennui fait une flaque sur l’encaustique du vestibule. Le temps s’écoule au goutte à goutte.

Je me sens ignoré. Mes paroles sont rares. Dans le fond des poches de l’ennui je fais des mots croisés à la mine de plomb. Je tisse la trame d’une langue comme d’autres feraient leur tricot. Un mot à l’endroit, un mot à l’envers. J’ai des trous de mémoire à ravauder. A Laval une slave valse nue. La mariée ira mal. J’aimerai ne plus tourner rond. Les chalands passent lourdement par la fenêtre aux courants d’air.

Ce soir, j’ai droit au carré blanc. Les mots se dissimilent. Je compte jusqu’à cent, et ils m’embarquent dans des voyages fantastiques et des géographies étranges. Pour les trouver, je devine d’arrières pensées, j’explore des chemins détournés. Doucement le damier se garnit. J’en suis venu par habitude à être inhabituel. Je m’exprime par devinettes, par des analogies et des images muettes. Il faut pour chaque terme donner le mode d’emploi. Hier une dame cherchant sa route m’a giflé.

Pardon de couper les paroles, mais j’apprécie surtout les propos à l’horizontale, les chutes, les points de suspension, les arbres qu’on abat, les racines latines, les fractions. Je reste dans la ligne. Alors quand je croise un haut-parleur vertical, qui met les barres au t et les points sur les i, qui d’un petit paragraphe monte toute une mayonnaise, je suis bien content. Cela est si rare.

On ne me comprend plus. J’ai appris à écrire dans l’almanach Vermouth. Je cherchais dans le fond de mon verre les réponses à toutes les questions. Le nombre de moutons de la Nouvelle Zélande avant de m’endormir au comptoir, l’âge des galaxies, l’heure de la fermeture. Des conseils précieux pour me faire la vie belle. La liste des saints du calendrier grégorien que j’avais entrepris d’apprendre avec les dates à chaque fin d’année. Voilà pour partie la cause de mes malformations. J’étais aspiré par le passé.

J’avais acquis auprès d’un colporteur un ouvrage un peu prétentieux : Tout sur Tout (et en toutes circonstances sous titré). J’en rie, mais j’y ai cru. Ce livre bornait l’étendue de mes connaissances. Je m’arrêtais à la frontière de ces savoirs. Rien n’était relatif. Le temps indivisible coulait en sens unique et le monde était éclairé de l’intérieur. Tout ce qui était tenait dans une encyclopédie. L’univers, si lisse, avait une fin en soi. Les dictionnaires contenaient toute la création en pièces détachées, et ouvraient la porte des rêves.

Page 248 :
Guépard : Espèce de chat des Indes. Mammifère carnassier d’Afrique ou d’Asie réputé pour sa vitesse. Dressé autrefois pour la chasse. La seule espèce connue est le guépard à crinière. La seule espèce connue…. Par cette simple phrase, ma bonne encyclopédie engendrait des lignées chimériques. Le guépard bleu, le guépard à carreaux, et plus rare, le guépard à huit points envahissaient l’espace de mes rêves, attendant d’être enfin découverts.

Par le guépard, nous voici entré dans l’ère de la vitesse et de la précision. Le léopard des neiges doit bientôt disparaitre car de neige il ne sera bientôt plus question. Les fourreurs ont déjà disparu. Heureusement, il fait moins frais.

Wikipedia m’a ridiculisé. Je me suis mis au scrabble et ce fut pire. Au sanatorium où nous jouons tous les après-midis en duplicate, le personnel est très gentil. Je me nourris de vastes horizons donnant sur la vallée et de bonbons au miel. Entre deux quintes de toux, je tire d’une main tremblante du petit réticule de velours mauve des petits carreaux beiges pour prédire l’avenir.

Je ne peux compter que sur ces lettres. Elles m’envoient des messages de l’au-delà. Elles se battent pour avoir les places au premier rang. Elles disent un inconnu. En sept lettres, sans ambitions.

Alors, aujourd’hui, j’ai décidé de reprendre ma vie en mains propres. Passer du coq à l’âne, je ne suis pas sûr que les poules apprécient. Je vais potasser mes manuels, apprendre le langage SQL, le Basic, passer du mode bipolaire aux infinis octets. Silicium et métadonnées. Je vais envahir les circuits vingt quatre heures sur vingt quatre.

« Croyez-moi. Vivez-moi. Je vous rénoverai.
Je suis géométrie. Visage universel.
Mes lignes sont des mots. Des murmures sans bruits.
Par vos gestes qui tracent. La beauté de ma vie »

Palanc

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2014 de ce blog.

En voici un extrait :

Un tramway de San Francisco peut contenir 60 personnes. Ce blog a été visité 2 000 fois en 2014. S’il était un de ces tramways, il aurait dû faire à peu près 33 voyages pour transporter tout le monde.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

Nous étions dix. Nous avons écrit dix heures, écouté vingt. Oui, à l’atelier d’écriture on écoute plus qu’on écrit. On a parlé aussi. Oui, parfois trop peut-être. Alors merci à Catherine, Monica, Vassy, Madeleine, Karine, Nicole, Jean-Paul, Dominique, Marcelle, Stephan.

La deuxième session commencera mercredi 7 janvier 2015  à 18H15 avec 14 nouveaux participants.

bisou

Léa

Mur de briques rouges à joints noirs. Hauteur et largeur à l’infini.

Au volant , bien en face, délibérément , je fonce dents serrées.

Fracas, ébranlement, éclatement.

Les briques volent sous l’impact.

La tête contre le mur en silence.

 

En promenade

Ils marchent à mes côtés, l’herbe est grise, compagnons sans paroles, en décomposition .

Stades différents, au pas de leur disparition.

-Ou est-il ? je questionne dans un brouillard opaque.

Manteau de solitude.

 

Bestiaire

A Saint-Leu dans la cuisine, l’échelle pour le grenier installée, la trappe entrouverte, je monte sur les premiers barreaux . Suis stoppée par la vision d’une énorme araignée comme une femme accroupie qui en garde l’entrée .

Fascination-répulsion . Me voilà pétrifiée.

Un méchant inventaire, je n’aime pas mes rêves, me reste des images, comme des corps suspendus à des crocs de boucher.

Pour la beauté du monde, il faut être éveillé.

Dominique

 

Comme un tracé inévitable : une courbe vers le haut, un bâton vertical pointé, une courbe vers le bas, un pont avec deux arches auxquelles s’amarre une dernière boucle enfantine.
Tout est lié, jambé, plié en un seul mouvement.
Ligne droite, ligne courbe, légère, appuyée, mince ou ventrue, mais singulière.

Elle avance, ligne d’horizon, s’envole, fière, plonge, se redresse, puis se faufile, défie les obstacles jusqu’à la rupture.
Le choc. La cassure. Le vide.

Les boucles se défont. Les jambages se défoulent. Les ailes doublent. La boucle finale est fermée par un ssssifflement.
Le pluriel s’impose aux manques.

Morcellement. Éclatement. Défiance. Mensonge.
– Tu étais si sur de toi !
– Je ne te crois plus.

Marcelle

Jeu d’équilibriste pour funambule au bord du vide, cette béance abrupte .
Amnésie soudaine, la faille révélée : un manque identifié.
Sur des lignes de faille toujours en équilibre, un jour pouvoir courir à défaut de faillir.
Flotter mais avancer , beauté du funambule avec son balancier, qui vient de nulle part.
Penser qu’en cas de chute, un très joli tissu , comme des mains tendues , amortira la chute.
Reste l’art de la chute, il faut s’y préparer par de longs exercices.
Quelle vie y suffira ?
Plus d’élan nécessaire, le saut sur l’autre rive, c’est encore une ligne qui en révèle une autre, cette fois un peu plus loin, aussi un peu plus haute.
Un jour : c’est à quoi bon ?
Je suis là et j’y reste, d’un pas plus assuré, tout au bord d’une faille j’arrive à cheminer .
Beau temps pour s’envoler ,
Une plume à la main.

Dominique

J’ai lu ce livre de Nancy Huston, que m’en est-il resté? Ce n’est pas une faille de la mémoire, c’est un canyon! J’avais lu ce livre sur le conseil de ma vieille amie, je sais que je l’avais aimé. J’ai commencé à le relire avant d’aller en voir l’adaptation au théâtre et là, surprise totale, c’est comme un nouveau livre. Je l’apprécie toujours mais ne me rappelle pratiquement rien.
Ai-je lu d’autres Nancy Huston qui viendraient en surimpression dans ma mémoire tendre leurs lignes sur Lignes de faille, créant un maillage serré, un maillage d’impressions, une impression générale : j’apprécie Nancy Huston, mais aucune précision. Comme un texte à trous, à trous que je ne saurais combler.
Je vois très bien qui est Nancy Huston. Elle n’est pas vraiment jolie mais quelle présence ! Des yeux très bleus. Ne qualifions pas le bleu. D’ailleurs je ne saurais pas. Je crois bien que je l’ai découverte par hasard à la télévision, dans une émission littéraire que je regardais pour Jim Harrison. Et soudain apparition de cette femme que je ne connaissais que de nom, posée, souriante, avec ce regard si particulier. La première fois que je voyais Jim Harrison et il crevait l’écran. Et elle aussi. C’est cela, la présence. Les images animées la restituent totalement, et la parole, en plus…
Je la verrais bien habillée de faille bleue, elle a un maintien et une aisance qui s’y prêtent. Dans un roman XVIIIème ou XIXème, on décrirait le bleu assorti à ses yeux, azur ou turquoise ne conviendraient pas, sans oublier le côté bruissant du tissu. Une robe comme on n’en fait plus.
La faille est-elle coruscante ? Coruscant, j’avais trouvé ce mot dans un des vieux romans de Maman mais lequel ? J’ai oublié le sens de ce mot, je l’avais pourtant cherché à l’époque, j’en suis sûre, intriguée par la sonorité même. Je sais aussi qu’il qualifiait alors un tissu. Mais le mot lui m’est bien resté.
C’est Luce, ma plus vieille amie, qui m’avait fait lire ce livre. Une amie très âgée qui traverse toute ma vie. Immobilisée dans un fauteuil roulant les dernières années de sa vie, elle avait lu trois fois ce livre entre la sortie en 2006 et sa mort. Et deux fois ce livre dont le titre ressemble à Syngué Sabour.
J’allais la voir chaque semaine et nous parlions à bâtons rompus. Parfois, il me semblait la fatiguer par ma véhémence, elle si calme et retenue. Je précisais que ce n’était pas de la violence, seulement trop de passion apportée à défendre certaines idées.
« Pardon, lui disais-je, je vais faire attention dorénavant.
-Et elle, ce cadeau : Non, surtout, ne change pas. »
Trou de mémoire, défaillance ? Je ne suis pas sûre du titre pour Syngué Sabour, je ne me rappelle plus le contenu de Lignes de faille, mais je vois très bien Luce m’en parler à plusieurs reprises. Pour moi, la mémoire idéale, plus que savoir préciser parfaitement les titres et les auteurs serait de faire ou de refaire le chemin qui mène d’une personne à un livre, d’un livre à un autre, d’une idée à un nouvel auteur. Comprendre ces coq-à-l’âne qui ne sont probablement qu’apparents. Sérendipité, dirait Léa.
Les failles sont des lignes et peuvent parfois mener quelque part… Comme les ateliers d’écriture : écrire, c’est explorer les failles et ces heures ensemble sont un beau partage.

Catherine

Elle s’inquiétait par vocation, par nécessité, un peu comme on respire. Et par cette inquiétude, se sentait essentielle. Il suffisait d’un rien. Lorsque j’étais à ses côtés, elle m’imaginait autre part, en proie aux sorts du dehors, et lorsque j’y étais, se rongeait de remords de m’avoir fait grandir. Nous habitions de l’autre côté de la Sèvre un deuxième étage sans eau ni gaz, parce qu’en se mariant elle avait quitté son emploi « au bon cabestan », comptoir maritime, pour épouser en seconde noce mon père toujours par mers et par eaux, écumant les criées lorsqu’il était à terre pour un engagement à bord d’un chalutier ou raccommodant à quai des filets aux mailles aussi lâches que le fond de sa poche les jours de paye au bistrot. Ce n’est pas qu’il buvait. Mais il tenait à sa réputation.
Elle s’inquiétait à tous propos. Pour quelques gouttes renversées sur les marches noircies en montant un seau plein à ras bord sous le regard courroucé de la logeuse qui pourtant lavait à grandes eaux, pour une visite médicale, dés fois que le médecin sanitaire lui aurait dit en fronçant un sourcil que j’avais perdu quelques grammes, elle, se désolant de ne pas me voir profiter, moi qui ne grandissait pas bien vite. Ça n’était pas normal. Elle se privait pourtant bien assez pour remplir les assiettes. Elle tremblait pour l’éventualité d’une lettre, dans le vent du passage du facteur qu’elle fuyait du regard, pour la vieille poussette, qu’elle tenait de ma tante, si mal rangée dans l’entrée de l’immeuble, car elle ne pouvait pas sans aide la monter tous les jours après avoir déposé mes sœurs chez la gardienne pendant qu’elle faisait des ménages chez des gens bien, mais assez loin pour ne pas le faire savoir aux voisins. Et surtout pour les fins de mois. Au début de son mariage, mon père l’avait trouvée en larmes dans la cuisine. Elle était passée d’un jour à l’autre de sa vie de petite employée au port, vivant chez ma grand-mère, à celle d’épouse tardive pour l’époque, et de mère précoce pour une jeune mariée. Jeune fille, elle résidait du bon côté de la Sèvre, sur la butte à l’ombre de l’église, et grand-mère régentait son existence comme si elle n’avait jamais grandie. On avait eu bien du mal pour la cérémonie à dissimuler ma présence. A la fin de ce premier mois en ménage, elle avait dû se rendre à l’évidence. Elle n’avait pas su faire. Des cent cinquante francs de revenus qu’il avait rapportés, il ne restait plus rien au bout de trois semaines, et ce soir là, lorsqu’il était rentré ruisselant, affamé, et lançant d’une voix contente «  j’ai faim ! Mettons la table. », elle pleurait sur sa gamelle vide qu’elle n’avait pas eu le cœur d’ôter de sur le poêle gris où je revenais le soir me réchauffer après le long chemin de retour de l’école. Mon père s’était confondu en excuses, il l’avait pris dans ses bras, essuyé ses larmes, et s’était débrouillé pourtant pour la faire rire avec le poisson dans sa poche. Lui ne manquait jamais de rien. Elle, vivait chaque jour sous l’œil sévère et persistant de sa mère, qui avait vu dans cette alliance la suite des échecs et un renoncement à la bien marier, mais aussi une dernière chance de lui voir faire sa vie. Ma mère, cette enfant peu gracieuse, sans le moindre sens des affaires, et un peu maladroite, par ce regard, manquait de tout, et c’était là leur plus profonde différence, le fossé sur lequel aucun pont assez dégagé ne pût être jamais jeté. Alors, le plus clair de ses attentions était de sauver les apparences, et de faire de notre deuxième étage la caverne des faux semblants. Elle en rêvait, de faire un jour comme sa mère, de tenir un commerce bien à elle. Le son de la clochette annonçant la venue du client, elle essuyait ses mains sur son tablier, remettait ses cheveux en ordre d’un regard au passage dans la glace du couloir qui mène à l’arrière boutique. Une grande inspiration, elle accrochait son plus beau sourire, laissait attendre ce cher hôte juste le temps qu’il faut en l’espionnant au travers de la vitre teintée, et elle tournait d’un geste ferme la poignée. Mais rien de tout cela. Pas le premier sou pour même en rêver. Pour les voisins, mon père était toujours sur le point de racheter navire et droits de pêche, ce n’était qu’une question de mois, le patron prendrait sa retraite en l’ayant désigné. C’était mieux que de ne courir que les engagements.
Elle s’était tout de même entichée par quelques économies qu’elle sortait de je ne sais où, pour du linoléum imitant la blondeur des parquets qu’elle astiquait en cachette, pour une fausse cheminée qui ne connut jamais une allumette, et notre poêle fut baptisé pompeusement chauffage d’appoint. Si par aventure quelqu’un frappait, ce qui n’arrivait guère, si l’on attendait des visites, on mettait les casseroles sur la cuisinière à charbon, et on descendait en hâte acheter deux sous de gâteaux secs, à crédit vers la fin de mois, qu’on posait à côté de la bouteille de bière offerte seulement si notre visiteur restait assez longtemps. On faisait plus souvent du café de second marc. Elle ne voulait pas montrer le visage des ses pauvres semblables. Par fierté peut être, mais aussi parce qu’au fond d’elle-même elle se sentait heureuse, et que le bonheur, les signes du bonheur prenaient ce chemin là. Mais elle était inquiète. C’était sa première nature.
Lorsque je partais à l’école, le buste entier passé par-dessus la rambarde de la fenêtre, elle me faisait signe de la main jusqu’à ce que je disparaisse à l’angle de la rue. Si peur qu’il m’arrive quelque chose comme elle disait, c’est à dire que je meure, mais il ne faut pas dire ces choses si en a pas les moyens. Sa famille c’était sa raison de vivre.
Un jour mon oncle Georges qui avait réussi dans la charcuterie et qui jouait au tiercé m’avait acheté au confort moderne un costume doublé en toile de soie. De la faille on appelait çà. Je n’ai jamais vu ce costume, moi qui allais chaque jour que Dieu fait avec mon velours de campagne raccommodé de pièces un peu plus bleues aux coudes. Elle avait dit qu’il faisait trop riche. On devait rester à sa place, ni plus, ni moins. Ce costume il n’avait rien à voir avec la vérité. Ça aurait fait des histoires, et on m’aurait moqué. Elle est allé l’échanger contre de la toile de draps. Et cela, j’ai mis longtemps à lui pardonner. Mais j’ai aussi appris que l’oncle avait mis un malin plaisir à recommencer. Alors, je suis allé l’embrasser quand j’ai compris, bien plus tard. Elle était si fragile.

Jean-Paul

Je ne sais pas quoi choisir. Une vie rangée, avec mari et enfants ou une vie dans l’abstinence. Je dois faire un choix. Ayant l’âge de raison voir un peu plus, je ne sais pas quel chemin prendre. Me faire raser la tête ou laisser pousser mes cheveux. Choisir une étoffe pour me couvrir ou me teindre les cheveux en rouge. Le choix est difficile car c’est ma vie qui va être chamboulée. Toute ma vie. Je ne dois pas commettre de faux pas. Je dois réfléchir. Résister aux tentations de la vie, est-ce facile ? Aimer le même homme pendant quarante ans et plus, est-ce que j’en suis capable ? Je dois donner ma réponse demain matin. Il me reste quelques heures. Vais-je supporter la soumission ? Que faire… Choisir un être de chaire ou un autre, cher à mon coeur ? Les deux sont un mariage. Et si je commets la faute de ne pas faire le bon choix. Ma vie mérite réflexion. Toute vie mérite réflexion. Notre passage sur la terre est d’une grande importance. Car nous ne sommes pas nés animal. Nous, nous pouvons parler. Nous vivons dans une société avec des lois. Et si nous commettons une faute, on nous puni. Dans les deux cas je peux faire une erreur. Créer une cassure. Comment résister à l’élexir que la vie nous offre ? Je ne sais pas…

Karine